Le Festival Berlioz qui se tient à la Côte Saint-André (Isère), vient de s’achever. Il a eu lieu du 21 au 31 août et a réservé de belles surprises. Il a une particularité: celle de proposer des concerts à 17h dans l’église du bourg, consacrés à la musique de chambre, notamment au piano. Mais aussi à la voix, car, précisons-le, le Festival a programmé l’intégralité des mélodies d’Hector Berlioz…
C’est le piano, sous ses formes diverses, qui a occupé une partie de ces rendez-vous de 17h, à l’Église de la Côte Saint-André. Divers, dans tous les sens du terme: divers pianistes, diverses œuvres, diversité passionnante en tous points. Qu’on en juge: un premier concert consacré au romantisme allemand auquel a succédé le lendemain un concert consacré au piano français, fin XIX ème, début XXème siècle.
Fabrizio Chiovetta est un pianiste suisse qui a déjà fait fait parler de lui, notamment à l’occasion du disque qu’il a consacré à JS Bach (paru chez « Aparté » en 2016).
Son jeu a la réputation d’être délicat et sensible: c’est effectivement dans cet esprit qu’il aborde les « Six Bagatelles » de l’opus 126, la première pièce de ce concert. Conçues par Beethoven (1770-1837) comme un cycle, alternant douceur, mélancolie et impétuosité, ces « Bagatelles », publiées en 1825, sont considérées comme le « dernier chant » du compositeur dédié au piano, à de rares exceptions près.

Fabrizio Chiovetta aborde ces « Bagatelles » avec la finesse et la sensibilité qui font tout le prix de son art, notamment dans les « andante » de cette partition. Son toucher fait merveille dans les pièces lentes, et la très grande clarté de son jeu nous restitue avec bonheur les moments plus vifs. On reste cependant, un peu sur notre faim de…Beethoven, impression d’être plutôt en présence d’une pièce de Joseph Haydn, d’une œuvre encore marquée du sceau de la musique de la fin du XVIIIème siècle…On attend, en vain, la puissance et le lyrisme beethovéniens.
Attente, également quelque peu déçue, à l’écoute du « Isoldens Liebestod », transcription par Franz Liszt (1811-1886) de la mort d’Isolde, extrait de l’opéra de Richard Wagner (1813-1883) « Tristan et Isolde ». Nous avons peine à y retrouver et Wagner et Liszt, nonobstant la basse obstinée et profonde.

Franz Schubert (1797- 828) et sa Sonate n° 21 en si bémol majeur D 960 concluaient le concert de ce pianiste dont on admire le jeu intérieur et délicat.
Dans cette œuvre de la fin de vie prématurée de Schubert, notre concertiste est plus dans son univers. Il est chez lui dans ce monument pianistique quasi testamentaire: l’extrême précision de son jeu nous restitue, sans pathos, cette pièce souvent « romantisée » à l’excès par nombre d’interprètes qui finissent, par excès de rubato, d’en perdre la ligne, celle du poète solitaire, celle du dernier Schubert.
Ce concert se conclut, en bis, par les deux derniers numéros des « Scènes d’enfants » de Robert Schumann, magnifiquement interprétés.
Le lendemain, même lieu, même heure, mais toute autre chose: un moment magique de musique et de poésie. Il faut rappeler que le Directeur du Festival, Bruno Messina, a placé en épigraphe de l’édition 2025 du Festival, les mots « A la vie, à la mort ». Il a souhaité l’intervention d’un comédien -Jean-Vincent Brisa- pour donner vie à des extraits de l’œuvre de Théophile Gautier, la « Comédie de la Mort ».

Ces textes se nomment « La Vie dans la Mort », » la Mort dans la Vie ». Parmi ces textes figurent également des poésies mises en musique par Hector Berlioz, poésies sur lesquelles il a composé les « Nuits d’été »: « Le Spectre de la Rose », « Sur les lagunes » , « l’île inconnue », textes que le compositeur a parfois légèrement modifiés.
Le comédien a fait le choix des textes « adaptés » par Hector Berlioz. Il fallait un musicien: c’est une pianiste, Aline Piboule, qui a été choisie, et quelle pianiste ! Elle a déjà fait les beaux jours du Festival Berlioz, notamment dans les concerts qu’elle a donnés avec Pascal Quignard, auteur de « Tous les matins du monde ». C’est, précisons-le, un texte avant d’être le film bien connu.

Les concerts au cours desquels la musique est associée à une lecture de texte ne constituent pas une nouveauté. Mais cet après-midi, on s’est éloigné radicalement ,-et avec bonheur-, de ces concerts qui font florès et qui ne sont que trop souvent de la poésie décorée de musiques.
La différence est ici colossale: jamais dans ce concert, poésie et musique n’ont été si proches, si intimes, si nécessaires. Cela tient, bien sûr, à la qualité d’interprète du comédien Jean-Vincent Brisa des textes de Théophile Gautier (1811-1872) qu’il a littéralement habités.
Cela est dû également à Aline Piboule pour son jeu puissamment poétique, débordant d’émotions.

La pianiste, on le sait, a une connaissance intime de la musique française: ses enregistrements en témoignent surabondamment. Son dernier CD d’œuvres de Fauré (« Nocturnes et Barcarolles » chez Harmonia Mundi) a reçu nombre de distinctions.
Le choix des pièces est une pleine réussite: surtout parce que la musicienne n’est pas tombée dans le piège d’une musique qui aurait été retenue en raison de ses qualités illustratives, ce qui est souvent le défaut de ce genre de production.
Au contraire, ce sont les qualités poétiques des pièces musicales qui ont été retenues, qui possèdent toutes ces qualités propres à la musique française de cette époque: clarté, poésie, intériorité, lyrisme….
Ces pièces issues de compositeurs français de la fin XIXème (Georges Bizet (1838-1875) et de Léo Delibes (1836-1891) ou de la première moitié du XXème siècle ont été conçues comme un continuum. Elles auraient d’ailleurs pu être jouées sans interruption.
De « L’Egyptienne », pièce extraite des « Epigraphes antiques » de Claude Debussy aux deux « Barcarolles » n° 4 et 10 de Gabriel Fauré, en passant par la « Valse de Coppélia » de Léo Delibes ( dans une transcription d’Ernst von Dohnanyi) cette musique opportunément choisie est entrée pleinement en osmose avec les textes déclamés.
Par bonheur, Aline Piboule a choisi de faire découvrir -et apprécier- des œuvres inconnues pour beaucoup, tel le génial « Nocturne 1 » de Guy Ropartz (1864-1955).
Pour refermer cette « Comédie de la Mort », elle a choisi une autre pièce méconnue: « Paysages: I Maritime, II Champêtre » de Jean Cras (1879-1932), d’un lyrisme épique et bouleversant.
Jeudi 28 août 2025, Eglise de La Côte Saint-André
Récital Fabrizio CHIOVETTA
L.v. BEETHOVEN: « Six Bagatelles op. 126
Richard WAGNER/Franz LISZT: « Isoldens Liebestod »
Extrait de TRISTAN et ISOLDE
Franz SCHUBERT: Sonate No. 21 Si bémol Majeur
Fabrizio CHIOVETTA, piano
Vendredi 29 août 2025, Eglise de La Côte Saint-André
« LA COMEDIE DE LA MORT »
Extraits de « La Comédie de la Mort » de Théophile GAUTIER
Compositions de Claude DEBUSSY, Georges BIZET,
Gabriel FAURE, Léo DELIBES, Guy ROPARTZ, Jean CRAS
