Le Festival Berlioz 2025 s’est déroulé du 21 au 31 août, à la Côte Saint-André (Isère). Comme de coutume, les mélomanes du département de l’Isère, de France et d’ailleurs se sont donnés rendez-vous en masse au Château Louis XI pour assister aux nombreux concerts, notamment celui de l’Orchestre national de Lyon, et celui auquel a été donné le Requiem de Berlioz .
C’est toujours un plaisir de retrouver en concert l’Orchestre national de Lyon (ONL), familier du Festival Berlioz de la Côte Saint-André.
C’est en voisin que cette formation symphonique prestigieuse se produit au Festival Berlioz.
Cette année, dirigée par son directeur musical Nikolaj Szeps-Znaider (nommé en 2020, renouvelé jusqu’en 2027), il nous a démontré une fois encore, la qualité de ses pupitres, sa tonicité naturelle, sa capacité à aborder tous les répertoires: bref un orchestre de classe internationale dont le talent devrait être plus reconnu dans l’Hexagone.
Le programme proposé ce jeudi 28 août mettait en valeur une pièce de Berlioz, un concerto de Franz Liszt, et enfin deux poèmes symphoniques de Richard Strauss.

De Berlioz, l’ONL a choisi pour débuter l’Ouverture des « Francs-Juges », son opus 3. Rappelons que le public parisien a découvert cette partition en mai 1828, soit deux ans avant la création de la « Symphonie Fantastique ». Cette œuvre présente une particularité: celle d’être l’ouverture d’un opéra qui ne verra jamais le jour et dont on dit que sa thématique était dans l’esprit du « Fidélio » de Beethoven. Elle fait cependant les beaux jours des concerts dont elle assure brillamment la première partie: œuvre qui a déjà la marque du génie berlozien grâce à sa virtuosité, sa riche et brillante orchestration, ses plages méditatives…Elle est interprétée sans faille par un ONL enthousiaste.
Place au Concerto n°1 en mi bémol majeur pour piano et orchestre de Franz Liszt (1811-1886), œuvre qui, elle aussi, présente une particularité: celle d’être d’un seul bloc, d’être jouée sans arrêt, sans mouvements distincts, mais en introduisant tempi et mouvements… à l’intérieur d’un seul et même mouvement.
Roger Muraro est au piano, par ailleurs reconnu comme spécialiste de la musique du compositeur français Olivier Messiaen (1908-1992).
Très à l’aise dans cette partition redoutable de virtuosité -l’immense pianiste et compositeur que fut Franz Liszt n’ayant pas lésiné sur les difficultés techniques qu’il était à peu près le seul à pouvoir surmonter à l’époque- Roger Muraro a livré une interprétation engagée de cette œuvre très originale, non seulement dans sa forme, mais également dans sa teneur musicale, faite de mélodies abruptes, de contrastes violents mais aussi de moments élégiaques.

Le concert se poursuivait avec deux Poèmes Symphoniques de Richard Strauss (1864-1949). Moment très attendu, l’Orchestre ayant encore l’opportunité de briller dans une musique symphonique ici particulièrement virtuose.
Le premier des deux Poèmes « Don Juan » (opus 20), Richard Strauss l’a composé à l’âge de 24 ans, avec une maîtrise déjà très impressionnante de l’orchestre.
De même que dans le Poème symphonique suivant « Mort et Transfiguration », l’effectif instrumental requis est pléthorique, avec notamment un pupitre de bois et de cuivres imposant, ainsi que des percussions très fournies.
D’une durée d’environ 1/4 d’ heure, « Don Juan » est une pièce dans laquelle alternent élans, fulgurances et moments calmes. L’Orchestre de Lyon démontre une fois encore la pleine maîtrise dans son exécution. Par contre, on peut s’interroger sur la tension qui se transforme en une certaine nervosité, notamment dans les passages Allegro molto, tel le célèbre thème initial, fait d’un seul élan. En revanche, qu’il s’agisse du motif du « Désir » ou des moments d’apaisement, ils sont traités magiquement. Ces pauses calmes (en apparence) sont souvent l’occasion d’un relâchement parfois ennuyeux des orchestres, comme en attente du retour du thème brillant. Ici ces moments ont été merveilleusement interprétés, justement parce que vécus pour eux-mêmes, avec toute la force intérieure requise.
« Mort et Transfiguration », Opus 24 de Richard Strauss, est une pièce plus tardive, d’une vingtaine de minutes; elle réunit tous les aspects du génie du compositeur. Plusieurs thèmes se succèdent et forment un récit qui va de la stupeur face à la mort, à la résistance de l’agonisant, et enfin, à la délivrance dans l’Au-Delà. Sans doute, une des pages symphoniques les plus profondes du compositeur.
La direction de Nikolaj Szeps-Znaider a été exemplaire, emportant littéralement l’orchestre au sommet de cette partition, celle-là même qui aurait fait dire à Strauss, quelques heures avant sa mort, que ce qu’il était en train de vivre, dans ses derniers instants, était tout juste ce qu’il avait composé dans sa jeunesse…..

Dommage qu’on ait jugé bon de projeter simultanément une vidéo entourant l’orchestre, imposant ainsi au public une narration faite d’images animées se superposant au discours musical, sorte de « distraction » dans tous les sens du terme. Façon d’ imposer de fait à l’auditeur/spectateur l’imaginaire du vidéaste au détriment d’une pleine et belle écoute intérieure et de nos propres images….la musique de Richard Strauss n’a pas besoin de dessins. De même que l’enchainement sans transition des deux Poèmes symphoniques ne s’imposait nullement, au risque d’égarer le public.
Le lendemain, toujours dans le cadre accueillant du Château Louis XI, rendez-vous était donné avec Berlioz pour l’écoute de son Requiem.
Œuvre majeure d’Hector Berlioz, fruit d’une commande du Comte de Gasparin pour la mémoire du Maréchal Mortier, cette Grande messe des morts, opus 5, a été achevée en juin 1837 et créée le 5 décembre de cette même année en la Cathédrale Saint Louis des Invalides à Paris.
Selon Alfred de Vigny qui assista à la création, le Requiem déploie une musique « belle et bizarre, sauvage, convulsive et douloureuse« … Ce Requiem contient 10 numéros du « Requiem et Kyrie » à l' »Agnus Dei » avec une durée d’environ une heure et demie.
Envisagé pour commémorer les victimes de la Révolution de 1830, le Requiem fut accepté finalement pour célébrer le Comte de Damrémont qui avait trouvé la mort lors de la prise de Constantine.
Cette œuvre requiert un effectif hors norme d’instrumentistes et de choristes. A titre d’exemple: sont nécessaires 16 timbales, 4 clarinettes, 12 cors, etc… et 4 petits orchestres de cuivres placés aux 4 points cardinaux de la salle de concert. Cela ne signifie pas pour autant que cette armée d’instruments et de voix soit destinée à entretenir une musique exclusivement puissante; les séquences « calmes » sont nombreuses, d’une grande intériorité, et d’une réelle et émouvante spiritualité.

La démesure côtoie l’intime dans cette œuvre qui a été dirigée par Mathieu Herzog, ancien altiste du célèbre « Quatuor Ebène » et qui a décidé, il y a quelques années, de fonder son propre ensemble « Appassionato » qu’il dirige dans le Requiem.
Le choix de faire intervenir un jeune chef que rien n’associait a priori à Berlioz, tout particulièrement pour son Requiem, constituait une surprise.
Force est de constater que ce choix était judicieux, tant la direction énergique, précise et nuancée de Mathieu Herzog a été une réussite.
Réussite d’autant plus surprenante, qu’outre l’intervention de l’ensemble « Appassionato » dont on ne connaissait pas la fibre berliozienne, le Requiem a été donné avec plusieurs chœurs amateurs; certes tous de haut niveau et renforcés par des éléments professionnels, ou en voie de professionnalisation.

Il faut tous les citer: « Chœur Spirito », »Jeune Chœur symphonique de Lyon », « Jeune chœur d’Auvergne », « Maîtrise des petits chanteurs de la cathédrale de Lyon », « Chanteurs amateurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes ».
La leçon de cette réussite tient à la totale implication de tous les acteurs de ce concert.
Dommage que le ténor solo Kevin Amiel qui intervient à la fin de l’œuvre dans le « Sanctus », ( 9ème numéro du Requiem) n’ait pas été à la hauteur de l’évènement; il n’a pas semblé en état, physiquement, de tenir son rôle, tant ont été nombreux les ports de voix et les aigus saturés et instables …
Il pourra toujours être discuté telle ou telle interprétation de tel passage du Requiem, le « Rex tremendea » pour lequel on attendait sans doute plus de puissance, mais en revanche on a pu admirer un « Lacrymosa » pleinement abouti. Cela n’entache nullement la réussite incontestable de cette soirée, tant chœurs et orchestre ont été à l’unisson.
C’est la ferveur tout d’abord que l’on retiendra et qui a fait de cette interprétation du Requiem d’Hector Berlioz un grand moment de musique populaire, au sens noble du terme.
Jeudi 28 août 2025
Château Louis XI, La Côte Saint-André
Hector BERLIOZ: Ouverture des « Francs-Juges »
Franz LISZT: Concerto pour piano No.I, mi bémol majeur
Richard STRAUSS: « Don Juan », « Mort et Transfiguration »
Roger MURARO, piano
Orchestre National de Lyon
Nikolaj Szeps-Znaider, Direction
Vendredi 29 août 2025
Château Louis XI, La Côte Saint-André
Hector BERLIOZ: Requiem (Grande messe des morts)
Kevin AMIEL, Ténor
Chœurs, Orchestre « Appassionato »
Mathieu HERZOG, Direction
