Le violoniste Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi

Festival Enescu de Bucarest (1) : grands solistes

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L’édition 2025 du Festival Enescu de Bucarest réunit un panorama des plus grands solistes d’aujourd’hui. Le duo violon-piano associant Christian Tetzlaff et Leif Ove Andsnes, ainsi que les deux concerts de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, avec deux légendes vivantes du piano, Nelson Goerner et Martha Argerich en témoignent.

Enescu fut, dans la première moitié du XXème, un des brillants exemples de ces créateurs roumains – Brancusi, Ionesco, Cioran ou Eliade, pour ne citer que les plus renommés –, partis se former et se mêler à la vie artistique européenne, sinon mondiale, et dont Paris était l’épicentre alors. Ces émigrés qui ont contribué aux révolutions esthétiques du moment ont ainsi inscrit la Roumanie dans la grande aventure de l’esprit humain. Le plus célèbre compositeur originaire de ce pays à l’est du continent ne pouvait que servir d’emblème au festival qui en est la vitrine musicale. Par un sorte de retour du balancier de l’Histoire, cette manifestation est devenue, à son tour, l’espace de quelques semaines tous les deux ans entre fin août et début septembre, le point de rencontre de toute l’Europe musicale. La 27ème édition, qui commémore le 70ème anniversaire de la disparition d’Enescu, rappelle avec plus d’urgence que jamais, dans un territoire aux portes des menaces géopolitiques d’aujourd’hui, la valeur inestimable des ambassadeurs artistiques comme ferment de la paix entre les peuples.

Si le visiteur d’Europe occidentale peut être plus attiré par les opus d’Enescu, parfois rare chez lui, que par des têtes d’affiche qu’il aurait autant le loisir d’entendre dans les salles au sortir du bureau ou lors d’une escapade de quelques heures au plus en train, les mélomanes roumains saisissent les opportunités offertes par le Festival Enescu pour les entendre chez eux. Et pour les applaudir, il n’y a pas de meilleur écrin que l’Athénée roumain, conçu par un architecte français, Albert Galleron, dans un style néo-classique, et dont la coupole est ornée d’une frise déroulant l’épopée de la Roumanie, à travers les figures et les épisodes qui l’ont marquée.

Le violoniste Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi

Le premier des trois programmes au cours de notre reportage réunit deux instrumentistes qui sont également des chambristes hors pair. Le violoniste Christian Tetzlaff et le pianiste Leif Ove Andsnes ouvrent leur récital avec la Sonate en la majeur K526, une de la dernière maturité de Mozart. L’élégance pleine de vitalité du Molto allegro se teinte de tendresse dans l’Andante avant un lumineux Presto. Anniversaire Ravel oblige, les deux comparses ne poulaient pas faire l’impasse de la Sonate n°2 en sol majeur. Dans cette lecture raffinée, aux confins de l’évanescence, l’auditeur peine à distinguer dans l’Allegretto la pulsation idiomatique du compositeur français. L’inspiration jazz que celui-ci voulait réinventer dans le Blues semble un peu lointaine, et on ne refuserait pas une volubilité plus nerveuse dans le Perpetuum mobile final.

Le duo est en revanche entièrement chez lui dans Brahms. L’Allegro de la Sonate n°3 en ré mineur résonne avec un moelleux mélancolique au raffinement idéal, pudique et sans aucune affectation. La vérité du sentiment se confirme dans l’intimisme automnal de l’Adagio, avec des modulations caressées par un archet délicat. La complicité entre les deux musiciens fait onduler les caractères changeants du scherzo, anticipant un finale où fusionnent la passion et la beauté du crépuscule romantique. Quant à la première roumaine de la Sonate d’hiver de Dooghoon Shin, compositeur coréen d’une quarantaine d’années, elle révèle une partition généreuse en effets dramaturgiques, un exemple d’une musique contemporaine qui n’a rien d’une abstraction émotionnelle.

Le lendemain, dimanche 14 septembre, l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo est emmené par son directeur artistique et musical Kazuki Yamada. Technicien accompli, le chef fait ressortir les chatoiements d‘Isis, poème symphonique avec choeur esquissé par Enescu et complété, de manière posthume par Pascal Bentoiu il y a trente ans. Préparés par Andrei Stanculescu, les vocalises du Choeur de chambre Preludiu Voicu Enachescu tuilent une aura de mystère à cette page rare. Dans le Concerto pour la main gauche d’un Ravel servi de manière moins allophone que la veille, Nelson Goerner livre une interprétation concentrée et équilibrée. Si la réponse orchestrale privilégie l’efficacité, le soliste sait nourrir l’intensification dramatique égale à celle de la virtuosité. La Symphonie n°3 en ut mineur de Saint-Saëns confirme une baguette tournée vers l’impact sonore plus que sur l’évolution mouvante de la structure qu’un Santtu-Matias Rouvali avait éclairé deux jours avant lors de l’ouverture de la saison de Radio-France à Paris. La première partie enchaînant un Allegro moderato, qu’un Adagio introduit, avec un Poco adagio, ne démérite pas quant à la pâte sonore, mais préfère souvent une robustesse sonore réverbérée par l’acoustique de l’Athénée romain, et que le scherzo et le finale, avec orgue pleins jeux de Vlad Visenescu ne se privent pas de faire rayonner.

Le chef Kazuki Yamada © DR

La poésie symphonique a plutôt rendez-vous le lundi 15 sous la direction de Charles Dutoit, qui à 89 ans, est l’un des doyens encore en activité. C’est sans doute des trois concerts celui où Ravel retrouve ses couleurs les plus reconnaissables. L’indolence de la Pavane de la Belle au bois dormant inaugurant Ma Mère l’Oye s’appuie sur une grande maîtrise dans la balance des timbres, qui donne au Petit Poucet toute la saveur d’une errance forestière. L’éclairage des pupitres monégasques dans Laideronnette impératrice des pagodes fait danser une tableau exotique qui contraste avec la science narrative des Entretiens de la Belle et de la Bête, menés sur un tempo de valse à la modération sans lourdeur, avant les irisations finales du Jardin féerique.

La qualité du dialogue avec l’orchestre est magnifiée par l’évidente présence de Martha Argerich dans le Concerto pour piano en sol. Les élans de l’Allegramente révèle une virtuosité encore vigoureuse, au-delà du cap des 80 ans. La puissance du clavier n’hésite à approfondir les textures de l’instrument, et l’Adagio s’épanouit dans un lyrisme intensément onirique. C’est dans le Presto conclusif que les contre-chants de l’ivoire noir et blanc libèrent toute leur sève. Ravel ne passe plus un concours, il est alors seulement habité par la légende argentine naturalisée suisse. La palette des huit Valses nobles et sentimentales n’est pas toujours exempte de quelques menues raideurs de pinceaux qui s’évanouissent dans une magistrale lecture de La Mer. Le panorama De l’aube à midi sur la mer émerge d’une torpeur habilement calibrée, à laquelle succèdent des Jeux de vague où la richesse des sources auxquelles la muse de Debussy s’est désaltéré pour les métamorphoser annonce l’exceptionnelle alchimie entre transparence de la pâte sonore et densité des nuances picturales dans Dialogue du vent et de la mer, qui rappelle autant l’assimilation de la leçon de Rimski-Korsakov que les légendaires affinités de Charles Dutoit avec la musique française. Presque nonagénaire, il sait encore magnétiser les œuvres et les orchestres – et le public.

Gilles Charlassier