Lady Macbeth de Mzensk avec l'Orchestre de la Radio Roumaine © Alex Damian

Festival de Bucarest (2) : Concerts en images

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Grand rendez-vous européen de musique, le Festival Enescu de Bucarest propose également des concerts augmentés avec la vidéo, à l’exemple du Shéhérazade avec le Royal Philharmonic de Londres et de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch avec l’Orchestre national de la Radio au Palais des Congrès.

Lady Macbeth de Mzensk avec l’Orchestre de la Radio Roumaine © Alex Damian

A quelques mètres de l’historique Athénée roumain, le Palais des Congrès, également voisin de l’ancien palais royal qui héberge désormais le Musée des beaux-arts, est le témoignage du goût architectural de l’époque communiste. Sa capacité de 4000 places conçue pour les grandes conférences internationales est son principal mérite. L’habillage vidéo devient alors un moyen de lui donner une autre vie lors de concerts, pour une génération de publics baignant dans l’image.

L’empreinte cinématographique de la soirée du London Royal Philharmonic Orchestra dirigée par Vasily Petrenko commence avec une musique écrite pour L’Aigle des mers de Michael Curtiz, film d’aventures où jouait Eroll Flynn en 1940. Rarement donnée aujourd’hui en salles, la partition, reflet de l’opulence expressive que le post-romantique Korngold a mis au service de l’industrie d’Hollywood lors de son émigration aux Etats-Unis, constitue la principale attraction d’un programme en technicolor. Rachmaninov aurait pu aussi prétendre servir le grand écran, avec son génie expressif que la virtuosité de Bruce Liu fait rayonner dans la Rhapsodie sur un thème de Paganini en la mineur op.43. C’est après l’entracte, dans le Shéhérazade de Rimski-Korsakov, l’un des plus célèbres poèmes symphoniques du répertoire, que le dispositif multimédia de Carmen Lidia Vidu fait projeter sur la scène l’histoire de la princesse des Mille et une nuits, revue avec la fantaisie d’une forme contemporaine de réalisme augmenté par les retouches des réseaux sociaux. La relative platitude de l’illustration n’interdit pas cependant de goûter la plénitude sonore d’un orchestre déployant l’imaginaire évocateur du conte oriental.

Lady Macbeth de Mzensk avec l’Orchestre de la Radio Roumaine © Alex Damian

Cette même esthétique du roman-photo se retrouve dans le scénario visuel de la même artiste qui accompagne l’opéra Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, donné en version de concert le lendemain par l’Orchestre national de la Radio, sous la direction de Giancarlo Guerrero. La noirceur de l’histoire se trouve alors atténuée en romance tragique dans une ferme des confins de l’Europe. La beauté vocale de Kristine Opolais contribue à donner un certain relief à cette caractérisation plus humaine et plus proche du spectateur contemporain de la folie dans laquelle sombre l’héroïne. Préparé par Ciprian Tutu, le choeur de la Radio, et les employés de cette exploitation agricole font retentir la rumeur accompagnant le drame qui se noue entre la jeune femme amoureuse d’un Sergueï pour le rôle duquel Pavel Cernoch a dû être remplacé à la dernière minute par un efficace Sergey Polyakov, et la famille de son époux velléitaire, Zinovy Borissovitch, campé par Vincent Wolfsteiner, face au père, Boris, que fait tonner le robuste Andreas Bauer Kanabas.

Pour les correspondances avec les arts plastiques, le mélomane peut déambuler dans l’exposition autour du thème du Minotaure que le Musée Enescu, actuellement en travaux, a transféré dans une institution muséale du centre d’une ville que certains appelaient, il y a un siècle, le petit Paris de l’est, pour les témoignages architecturaux aujourd’hui rescapés de l’urbanisation d’après la seconde guerre mondiale. On peut y suivre, en images et en objets, le parcours du compositeur, et quelques exemples de mise en scène de son unique opéra, Oedipe, dont la dernière production, due à Stefano Poda, a été reprise à l’Opéra de Bucarest pendant le festival. L’amateur pourra aussi s’éloigner du centre ville dans des quartiers résidentiels jusque vers Doroban, prisé par la nomenklatura communiste, où le MARe célèbre l’art contemporain roumain avec une rétrospective consacré à Dumitru Gorzo, dont les figures satiriques et monstrueuses avaient fait scandale il y a une vingtaine d’années. Dans cette maison dont l’artiste a même investi temporairement les murs extérieurs, le visiteur est invité à déambuler dans les variations sur différents supports plastiques des créatures d’un imaginaire aussi singulier que syncrétique, célébrant les noces du mythologique et de la caricature parodique. Il y a aussi à découvrir à Bucarest en dehors des sentiers officiels.

Gilles Charlassier