Sous les voûtes gothiques du Couvent des Jacobins, Makoto Ozone a transformé un récital en voyage : de l’intime à la virtuosité éclatante. Toulouse n’en est pas à son premier rendez-vous avec le pianiste : en février 2024, il partageait déjà la scène de la Halle aux Grains avec le contrebassiste Avishai Cohen dans le cadre de leur projet Amity Duet.
Le Festival Piano aux Jacobins, créé en 1980, est devenu un rendez-vous incontournable de la rentrée musicale à Toulouse. Installé dans l’écrin gothique du Couvent des Jacobins, il accueille chaque mois de septembre des pianistes venus du monde entier. Sa programmation, ouverte et éclectique, mêle baroque, classique, jazz, improvisation et musiques contemporaines. Le cadre, majestueux et doté d’une acoustique remarquable, transforme chaque concert en une expérience à la fois intime et solennelle.
Enfin ! J’ai pu écouter ce grand artiste à Toulouse. Un jour, au hasard d’une écoute sur France Musique, j’avais entendu une version de la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov. Je tendis l’oreille : un rubato comme je n’en avais jamais entendu, un souffle nouveau, un phrasé libre et léger, imprégné de fantaisie. C’était Makoto Ozone. Depuis ce jour, j’attendais de le voir et de l’entendre enfin en chair et en os.

Entre virtuosité et fantaisie aux Jacobins
Le 9 septembre, dans la salle capitulaire du Couvent des Jacobins, Makoto Ozone fait son entrée, joyeux, costume argenté, sourire espiègle. Le fond de scène est bleu, la lumière douce ; le public, sans doute plus habitué aux récitals classiques, se suspend aussitôt à ses premières notes.
Il commence par une improvisation, un impromptu presque libre : des lignes sérielles, des résonances de blues. On comprend que le programme sera un mélange, un voyage entre les mondes : classique, jazz, influences modernes. Dancing on My New Shoes allège l’atmosphère, touche légère, boogie-woogie, plaisirs du swing. Puis vient Laura’s Dream, composition de Piazzolla – Makoto Ozone précise qu’elle fut d’abord écrite pour vibraphone – empreinte de mélancolie et d’un esprit de tango profond. Need to Walk, écrite pendant le Covid, résonne comme un témoignage, puissant et intime. Enfin, Pandora débute dans le mystère, le calme, avant de s’embraser dans une virtuosité presque féroce.

Artiste communicatif, Ozone s’adresse au public entre chaque morceau : « Quand on joue en solo, on n’a pas de partenaire sur scène. Mais ce soir, c’est vous mon partenaire ! » Il glisse des anecdotes, de l’humour, un mot sur chaque pièce, ses inspirations, ses souvenirs, et rend ainsi le récital vivant et chaleureux.
Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre virtuosité et poésie, tension et respiration. Par instants, on croit entendre Liszt ou Bartók, puis surgissent le blues, le jazz ou un tango qui transperce. En quittant la salle, je suis resté avec la sensation d’avoir vécu plus qu’un simple concert : une traversée, un dialogue entre un artiste et son public, entre passé, présent et invention.
De Kobe à Carnegie Hall, Makoto Ozone, un passeur entre jazz et classique
Makoto Ozone, né à Kobe (Japon), apprend le jazz auprès de son père avant de poursuivre ses études au Berklee College of Music, dont il sort diplômé en 1983. Cette même année, un récital au Carnegie Hall lance sa carrière internationale. Premier artiste japonais signé chez CBS, il collabore ensuite avec Chick Corea, Gary Burton, Paquito D’Rivera ou Branford Marsalis, et fonde en 2004 son big band No Name Horses. Nommé aux Grammy Awards en 2003, il a publié plus de trente albums en solo, en duo, en trio ou avec orchestre. Curieux de tous les répertoires, il interprète aussi Gershwin, Rachmaninov, Prokofiev ou Chostakovitch, et compose plus de 300 pièces, dont une symphonie et un concerto pour piano. En 2018, il reçoit la médaille d’honneur à ruban violet, plus haute distinction japonaise pour services rendus à la vie culturelle.
