Onze ans après la mise en scène de Yoshi Oida, l’Opéra de Lyon présente une nouvelle production de Peter Grimes importée du Theater an der Wien. Christof Loy évacue presque tout le pittoresque marin suggéré par Britten pour se concentrer sur le poids du regard social mis à nu dans un plateau épuré, avec un rôle-titre incarné de manière saisissante par Sean Pannikar.

Premier grand opéra de Britten et coup de maître dans le répertoire lyrique qu’il avait abordé avec l’opérette chorale Paul Bunyan, Peter Grimes affirme d’emblée la prédilection du compositeur pour les héros marginalisés, et l’ambiguïté trouble des caractères et des situations. Si la musique suggère l’omniprésence et les dangers de l’univers marin, notamment dans les interludes à partir desquels le compositeur a tiré une suite symphonique, le drame met aussi en avant le fatal engrenage du regard d’une société pour laquelle la marginalité est un signe tangible de culpabilité. A rebours des spectacles qui se laissent porter par la magie évocatrice des notes, tels ceux, dans des esthétiques diverses, de Yoshi Oida ou de Deborah Warner, celui que Christof Loy avait conçu en 2015 fait presque totalement abstraction de l’environnement portuaire.

La scénographie dessinée par Johannes Leiacker est dominée, à l’avant du plateau, par un lit, celui de Grimes, à cheval sur le rebord du plancher oblique, comme une métaphore de l’intimité du personnage, scrutée par l’ensemble du village. Chorégraphiée avec une exemplaire efficacité par Thomas Wilhelm, la violence de la foule et de sa condamnation sculpte la dynamique spatiale du drame, secondée par la puissance des choeurs préparés par Benedict Kearns, et dont certains accents se souviennent du Vaisseau fantôme de Wagner. Sous les lumières de Bernd Purkrabek, les éléments sont réduits à leur plus simple abstraction – à peine une trappe délimitant le dehors du dedans peut-elle rappeler le pont d’un navire. La solitude de Peter trouve en Balstrode un presque alter ego qui restera impuissant à le sauver. L’entorse principale à la stricte littérale est la transformation du gamin apprenti en un jeune homme, mimé par le danseur Yannick Bosc, qui cristallise l’orientation homosexuelle du pêcheur, partagée par le capitaine Balstrode. Reléguant au second plan la mauvaise intégration économique du héros au moment de l’émergence du capitalisme moderne, et de ses illusions d’émancipation, cette lecture apparente Peter Grimes à Billy Budd, alors que l’ouvrage présente bien plus de gémellités avec Turn of the screw qu’avec Death in Venice.

Au-delà de cette réinterprétation discutable, le spectacle de Christof Loy se distingue par sa concentration sur la force des incarnations, au premier rang celle de Sean Panikkar dans le rôle-titre. Le ténor américain déploie une belle complexité psychologique, tendue par le désir et la frustration quant à la reconnaissance sociale. Au diapason des choix dramaturgiques de la mise en scène, Andrew Foster-Williams confère une consistance inédite à Balstrode, qui devient comme un miroir des tourments de Grimes. Sinéad Campbell-Wallace résume la charité de Ellen Orford, qui veut, par son amour incompris, racheter les péchés de Peter. Carol Garcia contraste avec une Auntie à la malveillance fielleuse, quand Katarina Dalayman dépasse l’emploi de caractère avec une Mrs Sedley à la voix généreuse. Les effectifs du Lyon Opéra Studio se retrouvent dans les deux nièces, Eva Langeland Gjerde et l’alumna Giulia Scopelliti, complémentaires, ainsi que dans les rôles de Ned Keene et Bob Boles, respectivement confiés à Alexander de Jong et Filipp Varik. Thomas Faulkner assume les répliques de Swallow. Erik Arman expose la bigoterie du Révérend Adams et Lukas Jakobski n’élude pas la rustauderie de Hobson. Dans la fosse, Wayne Marshall laisse s’épanouir la vitalité expressive de la partition de Britten, avec un enthousiasme que le public lyonnais avait déjà applaudi dans Candide en 2022. A peu à l’écart de l’orthodoxie académique, le Peter Grimes revu par Christof Loy peut, cependant, se compter parmi les nouvelles références classiques sur la scène lyrique d’aujourd’hui.
Gilles Charlassier
