Récompensée par un Lion d’argent à la Biennale de danse de Venise, Carolina Bianchi poursuit, avec Brotherhood, le deuxième volet de sa trilogie Cadela Força, une exploration pluridisciplinaire et engagée, qui sort la performance corporelle des limites disciplinaires traditionnelles.

En attribuant le Lion d’argent à Carolina Bianchi, la Biennale de danse et son directeur artistique Wayne McGregor mettent en avant une dimension performative, au-delà du genre chorégraphique au sens strict – dans une belle complémentarité avec un Lion d’or qui consacre, en Twyla Tharp, une carrière tournée vers la quintessence du mouvement. Après La Mariée et Bonne nuit Cendrillon, diptyque créé au Festival d’Avignon en 2023, le deuxième volet de la trilogie Cadela Força que l’artiste brésilienne présente avec son collectif Cara de Cavalo, poursuit l’interrogation de la place de la femme dans l’histoire de l’art, l’exploration du trauma lié aux violences sexuelles, et surtout la possibilité d’une réconciliation.
D’une durée encore plus longue, 3h40 avec un entracte de quinze minutes qui fait partie intégrante du spectacle, The Brotherhood – La Fraternité – se présente comme une conférence à partir de cinq cents pages de réflexions et témoignages que Carolina Bianchi a écrites à la suite du viol qu’elle a subi. Le Prologue, très développé puisqu’il occupe près d’un quart de l’ensemble de la pièce, tire tout le parti de l’ambivalence scénique de la vidéo dans la création contemporaine. Depuis une déambulation vénitienne sur écran, elle entre sur le plateau par une porte latérale du Teatro Piccolo de l’Arsenale, selon un procédé certes éprouvé. Ce trouble entre présence et virtuel se retrouve peu après dans le doublage par une voix masculine, effaçant le clivage entre les genres, que la première intervention de Carolina Bianchi va remettre en cause autour de la différence de légitimation des artistes. Contrairement à leurs homologues masculins, les femmes ne seraient prises au sérieux que si elles s’appuient sur leur propre vie.

A la lumière de cette contrainte, l’exhibition de la performeuse, avec une crudité parfois peut-être un peu complaisante, voire vulgaire, prend cependant un sens nouveau, et sa valeur authentique se trouve en partie construite par la réception du public. De même, l’interview avec le grand metteur – fictif – Klaus Haas, qui se suicide après avoir été poussé dans ses retranchements à propos de son comportement de prédateur couvert par son aura, devient-elle une expérience limite qui met en évidence à la fois la différence de regard sur le lien entre création et vécu selon que l’on est homme ou femme, mais laisse aussi entrevoir la fragilité masculine, faussement préservée derrière cette icône de l’artiste.
Car si The Brotherhood développe avec une exhaustivité passablement bavarde la toxicité du pouvoir viril, la « fraternité » des hommes face aux accusations d’abus sexuels, la pièce est aussi une tentative de s’en affranchir. C’est d’ailleurs ce qui en fait la dynamique dramaturgique. La citation d’une figure de la danse flamande, Jan Fabre, condamné pour violences, ou encore du procès Pelicot, ne servent pas seulement à dénoncer le patriarcat et ses ramifications sociales, jusque dans le rapport à l’art. Comme les pulsations musicales, simples et hypnotiques, de Miguel Caldas, la puissance réconciliatrice de la vie, cette autre « fraternité » peut être plus forte. Sous sa vigueur militante, Carolina Bianchi affirme une ironie corrosive, qui détourne certains tropismes du body art et ses variantes, prenant le corps comme objet performatif. Au-delà des gestes et des mots, elle fait émerger, au fil de The Brotherhood, le partage de l’expérience artistique comme une tentative pour relier l’humanité. Sa singularité n’est pas dans ses intentions, mais un processus immersif, avec ses tâtonnements et ses longueurs, qui fait naviguer une expression physique plutôt théâtrale par-delà les frontières entre les genres et les disciplines.

Dans ce champ artistique, la proposition d’Antony Hamilton, Chunky Move United, au Teatro alle Tese, fait naître la danse au sein d’un univers de science-fiction, avec des costumes aux allures d’armures technologiques. L’installation, et sa dramaturgie visuellement soulignée, laisse plus de place au sens du mouvement à la fin de la pièce, même si le propos pourrait tout aussi bien être présenté dans un espace d’exposition. Mentionnons encore l’exposition photographique d’Indigo Lewin, un fonds d’archives de la Biennale qui a aussi été publié dans un livre d’art.
Gilles Charlassier

