La ville de Roubaix, où Jacques Lenot réside depuis 2000, met à l’honneur à la veille de ses 80 ans, le temps d’une carte blanche, l’un des compositeurs les plus singuliers de notre temps. Retour sur quatre rendez-vous musicaux qui présentent un panorama de plus de vingt ans de création, avec pas moins de trois premières mondiales et la reprise, pour la première fois depuis 2009, d’une installation sonore.
A rebours d’une partie croissante de la création contemporaine qui fraye avec le monde d’aujourd’hui sous l’espèce du divertissement, la foisonnante production de Jacques Lenot – plus de 250 oeuvres – s’affirme comme une ascèse poétique qui transsubstantie, dans la lignée d’une tradition que d’aucuns voudraient réduire au patrimoine, la matière musicale en une beauté intemporelle. Pour autant, ce geste ne s’applique pas seulement aux formes académiques.
Ainsi, l’installation sonore Il y a, créée à l’Eglise Saint-Eustache, en 2009 dans le cadre du Festival d’Automne et avec le soutien de l’Ircam, avec laquelle le compositeur – dont la formation autodidacte contribue sans doute à la singularité de son cheminement et de sa personnalité artistiques – faisait ses premiers pas avec l’informatique musicale. Avec un titre inspiré par un concept d’Emmanuel Levinas, la pièce invite à une immersion dans l’ondoiement hypnotique des textures et des rythmes où la sensation de la durée est mise entre parenthèses. Le contrepoint touffu de carillons, dont l’éclat léger semble confondre l’intimité du chevet et la vastitude de l’espace dessinée, avec une belle précision grâce au travail d‘Etienne Démoulin, par les hauts-parleurs répartis dans la nef de l’Eglise Saint-Joseph, forme pourtant une ouverture paradoxale où la multiplicité des pulsations, nettement perceptible, dissout l’unité de la perception du temps. Ces scintillements auguraux, aux allures d’irisations, structurent la partition : on les retrouve, amortis dans les vagues lentes lors des prémices d’une fausse coda, avant d’ouvrir un épilogue conçu comme une anabase depuis cette expérience sonore amniotique, dans un interstice ondulant entre le présent et l’infini.

Le deuxième concert du samedi est consacré à un archétype du répertoire, le quatuor à cordes. Les Tana, qui ont enregistré l’intégrale des quatuors de Lenot, présentent le n°8, qui, comme le n°7, a été écrit pour la formation française. Inspiré par la chute de la flèche de Viollet-le-Duc, ce nouvel opus affirme une exceptionnelle maîtrise de l’architecture expressive. Le premier des trois mouvements, joués sans interruption d’une manière organique qui renvoie à l’écriture même de la partition que l’on pourrait qualifier de textile tant le séquencement semble imiter le tissage d’un canevas alternant l’envers et l’endroit, superpose sur une ligne étale au violoncelle un tourbillon de boucles frémissantes aux trois autres instruments aigus. Dans la section centrale, le déploiement de l’élégie investit l’ensemble des couleurs graves et medium, avec une expression intense, avant l’effervescence des ostinati tournoyant dans le haut des tessitures, affranchis de la chair des cordes, et résolue par une magnifique coda. En première partie de programme, le Quatuor n°2 Lettres intimes de Janacek, laisse deviner l’une des filiations du geste de Jacques Lenot dans la forme du quatuor à cordes : la lecture des Tana, qui ne recherche pas la précipitation de l’émotion, avec un moelleux moindre que d’autres interprétations dans les deux mouvements centraux, livre son meilleur dans un finale au dramatisme mobile.
Le dimanche, la carte blanche se prolonge à l’Eglise Saint-Martin où Jean-Christophe Revel fait rayonner Misti Organ Music, une partition écrite en 2005 – inspirée par les photos d’un volcan en éruption qu’un ami organiste, qui était invité à donner un récital dans la ville voisine au Pérou, avait envoyée à Jacques Lenot – et qui n’avait encore jamais été donnée au public. Les 60 fragments de 12 mesures progressent à la manière d’un paysage kaléidoscopique où se devine la viscosité de la lave sur les pentes, ascendantes et descendantes, de la montagne. Mais la palette des registres, maniée par le soliste avec une intelligence des effets et une connaissance instinctive de l’esthétique du compositeur, imite plus une topographie de l’imaginaire, fécondée par ces évocations de cartes postales, dont le cheminement ne se révèle pas strictement linéaire. Telle une relique de souvenirs, la conclusion laisse un peu ouverte l’évolution des timbres et des harmonies dans une lumière diaphane.

Le week-end se referme, à l’Hôtel de Ville, par la création mondiale des Nachtszenen par l’Ensemble Sturm und Klang. Sous la houlette de Thomas van Haeperen, les douze musiciens déploient les fascinantes combinaisons de couleurs instrumentales des 21 numéros, répartis en trois cahiers de 7 morceaux chacun. Adaptant et orchestrant certains des Nocturnes pour piano composés en 2017 pour Françoise Thinat et les élèves de l’Ecole Normale de Musique de Paris, les deux premiers livres déploient une succession de miniatures à la façon d’un théâtre imaginaire schumannien, avec laquelle contraste, à la fin de la première partie et au milieu de la seconde, une page méditative nettement plus développée. La dimension d’étude pour ensemble s’affirme plus immédiatement dans les jeux rythmiques complexes des sept dernières pièces, sans céder sur la richesse de l’inspiration onirique, ainsi qu’en témoigne, dans l’avant-dernière, le fascinant spectre de mélodie à la contrebasse sur les gazouillis hantés des archets sur le chevalet : ce condensé de quelques mesures, s’affirme sans ambages comme un des sommets du répertoire de chambre. Un beau viatique à la fin de ce portrait en quatre concerts de Jacques Lenot.
Gilles Charlassier
