Claudio Abbado et Pierre Boulez ont incarné le cœur du Festival de Lucerne, et Boulez aimait rappeler que « l’œuvre d’art ne demeure jamais figée dans une “forme finale” ; elle se transforme toujours au gré de nouvelles perspectives ». Cette vision d’une « OPEN END (conclusion ouverte) » irrigue l’édition de cette année, du 12 août au 14 septembre. Cinq semaines de festivités musicales, avec plus de 100 concerts et des artistes de renommée internationale de la musique classique, viennent de s’ouvrir au cœur de la Suisse. Le 15 août dernier, Classicagenda a assisté au concert d’ouverture du Lucerne Festival.
Abbado, fondateur de l’Orchestre du Festival de Lucerne en 2003, a posé les fondations de la tradition mahlerienne du festival. Son successeur Riccardo Chailly, également originaire de Milan, poursuit le cycle inachevé d’Abbado, tandis que Michael Haefliger, directeur du festival, achève son mandat en donnant une forme complète à ce cycle. Dans ce cadre, la Symphonie n°10 de Mahler incarne pleinement le thème de la « OPEN END (conclusion ouverte) ».
Le festival s’ouvre avec Mémoriale de Pierre Boulez, jadis conçu comme un hommage délicat à Stravinsky, et devenu aujourd’hui un hommage du festival au centenaire du compositeur. Cette pièce de chambre, pour flûte solo et huit instruments (deux cors, trois violons, deux altos et un violoncelle), illustre le rôle majeur de Boulez dans l’essor de l’Académie de musique contemporaine du festival.

Copyright: © Manuela Jans / Lucerne Festival
La Symphonie n°10 de Mahler, écrite durant l’été 1910, ne fut achevée que dans son premier mouvement, l’Adagio, tandis que les autres mouvements restèrent à l’état de croquis. La version reconstruite par le musicologue anglais Deryck Cooke, projet initié pour le centenaire de Mahler en 1960, offre une lecture fidèle, préservant toute la fragilité et la tension de l’œuvre originale. Cette version a été interprétée par de nombreux chefs, parmi lesquels Sir Simon Rattle, Kurt Sanderling et Riccardo Chailly.
Dans la grande salle du KKL, le 15 août, l’interprétation de la Symphonie n°10 de Mahler par le LFO (Lucerne Festival Orchestra) sous la baguette de Riccardo Chailly revêtait une signification particulière : Mahler, à travers ses esquisses, semble dialoguer avec la vie elle-même, confrontant chaos et tourment à une énergie créative et vitale. L’Adagio initial évoque la conclusion de la Symphonie n°9, tout en répondant à son langage par une intensité renouvelée. Les mouvements suivants – Scherzo, Purgatorio et le second Scherzo – alternent turbulences et ironie, jusqu’au final, où la musique, après un climax presque apocalyptique, atteint un repos fragile et lumineux.

Copyright: © Manuela Jans / Lucerne Festival
Les Rückert-Lieder, interprétés par la mezzo-soprano Elīna Garanča, ont précédé la Symphonie n°10 dans une délicatesse toute expressive. Dans « Blicke mir nicht in die Lieder! », sa voix claire et raffinée s’épanouit avec une pureté qui souligne les textures subtiles de l’orchestre. Dans « Ich atmet’ einen linden Duft » et « Liebst du um Schönheit », Garanča et le LFO créent un équilibre subtil entre intimité et profondeur, traduisant l’intériorité poétique de Rückert. Les interventions des instruments solistes, notamment le violoncelle de Jens Peter Maintz et la trompette de Reinhold Friedrich, illuminent la performance, renforçant sa dimension contemplative.
Sous la direction de Riccardo Chailly, l’orchestre a exploré toutes les nuances de l’univers mahlérien, du scintillement le plus fragile aux contrastes les plus dramatiques et aux éclats d’émotion. Le concert illustre parfaitement l’idée de « conclusion ouverte » : non pas un achèvement définitif, mais l’émergence d’un potentiel infini et d’une vitalité musicale qui se prolonge au-delà de la fin.
Lucerne Festival Orchestra 2025 « OPEN END (conclusion ouverte) »
12 août – 14 septembre 2025
Programme du concert d’ouverture :
Pierre Boulez (1925-2016) – Mémoriale (1985) pour flûte et huit instruments
Gustav Mahler (1860-1911) – Rückert-Lieder (1901/1902)
Gustav Mahler – Symphonie n°10, version reconstruite par Deryck Cooke à partir des esquisses du compositeur
© Manuela Jans/Lucerne Festival
