Fidèle à son originalité : Entre la mer étincelante de l’Atlantique, les lignes élégantes du patrimoine Art déco et la magie du piano, le Biarritz Piano Festival compose chaque été un triptyque irrésistible.
Benjamin Grosvenor, Lucas Debargue, Magdalene Ho, Anna Geniushene, Ryan Wang, Grégory Privat, Nach, Koki Nakano, Thomas Enhco, Simon Ghraichy ou encore Thomas Valverde, directeur artistique du festival… La 16ᵉ édition du Biarritz Piano Festival, tenue du 28 juillet au 8 août, réunit des artistes de renom autour d’une programmation toujours éclectique, mêlant musique classique, jazz et musiques actuelles.
Mozart Paradox par Thomas Enhco
Espace Bellevue, le 4 août, le pianiste français Thomas Enhco a présenté son projet Mozart Paradox, issu de son dernier album.
« Mozart m’accompagne depuis mon enfance. J’entendais ma mère chanter des airs d’opéra et mon grand-père diriger ses symphonies et son Requiem », confie l’artiste, fils de la chanteuse lyrique Caroline Casadesus et petit-fils du chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus ainsi que du comédien Gérard Séty. « Pourtant, en tant que musicien de jazz, je n’avais encore jamais exploré l’œuvre de Mozart à travers l’improvisation… Après m’être immergé dans son univers et avoir marché quelque temps dans ses pas, j’ai eu le désir d’enregistrer un album entièrement improvisé, résolument jazz, et de naviguer aussi librement que possible parmi les thèmes du grand Wolfgang…»
Conçu comme un dialogue entre répertoire classique et improvisation, ce programme propose une relecture libre des œuvres de Mozart.

Il y a dans ce projet une audace lumineuse : oser dialoguer avec Mozart, non pas par la reproduction fidèle des notes, mais par l’abandon total à l’improvisation. Ce lundi soir, à l’Espace Bellevue, avec l’océan en toile de fond, Thomas Enhco s’est assis au piano comme on ouvre un livre sacré — avec révérence — puis en déchira doucement les pages pour en inventer d’autres, fragiles et éphémères.
Les thèmes les plus familiers surgissaient comme des éclats de mémoire : une phrase de la Petite musique de nuit se devinait au détour d’un arpège, le Lacrimosa se transformait en un murmure suspendu, le Concerto pour clarinette s’épanouissait dans une nouvelle lumière. Rien n’était figé. Chaque motif devenait matière vivante, semence pour des paysages sonores où Mozart, toujours reconnaissable, semblait sourire depuis l’ombre.
Le paradoxe était là : toucher à l’intouchable, faire vibrer l’éternité dans l’instant. Et pourtant, jamais l’impression de trahison — plutôt celle d’une confidence, d’un secret soufflé au creux de l’oreille par un compagnon invisible. La musique respirait entre deux mondes : le classicisme limpide et la liberté du jazz, l’ordre et l’imprévu, l’héritage et l’élan.
À Biarritz, ce soir-là, chaque note s’est suspendue dans l’air iodé, comme si Mozart lui-même acceptait ce jeu d’échos et de métamorphoses. Thomas Enhco ne « jouait » pas Mozart, il le rêvait, il le traversait. Et le public, happé par ce vertige, a compris que l’on peut aimer un génie du passé sans le figer dans le marbre — en le laissant, au contraire, renaître dans l’incandescence de l’instant.
Récital de Magdalene Ho
Salon Diane, Casino municipal de Biarritz – 6 août 2025, 19h
Parmi ses écrins les plus prestigieux, le Casino municipal, chef-d’œuvre Art déco édifié en 1929, se transforme, le temps du festival, en salle de concert à l’acoustique chaleureuse, où chaque note résonner avec la lumière océane.
C’est dans ce décor que s’est tenue la soirée du 6 août, consacrée à la jeune pianiste malaisienne Magdalene Ho, lauréate du prestigieux Concours Clara Haskil 2023. À seulement 22 ans, cette musicienne au jeu épuré et à la présence discrète a choisi un programme conçu comme un voyage chronologique de Bach à Beethoven, puis à Schubert.

Dès les premières notes du Caprice sur le départ de son frère bien-aimé de Bach, un murmure s’installe, comme un dialogue feutré entre l’instrument et l’interprète. Magdalene Ho tisse une succession de confidences musicales, un chant discret qui suggère autant qu’il dit, faisant entendre les silences comme des respirations essentielles. La transition vers la Sonate n°12 en la bémol majeur de Beethoven se fait avec la même élégance : la pianiste y privilégie la nuance et la retenue, son phrasé évoquant un chuchotement tendre. Sans jamais hausser le ton, elle laisse l’émotion affleurer avec naturel, fidèle à l’idée que l’interprète doit servir la musique, et non l’inverse. Puis vient Schubert, avec sa Sonate en sol majeur « Fantaisie », vaste paysage sonore où Ho déploie une transparence et une lumière rares. On songe alors à la citation de Clara Haskil : « Il ne faut pas se servir de la musique, mais il faut servir la musique ». Avec une sincérité désarmante, la jeune pianiste incarne pleinement cette philosophie, offrant un Schubert dépouillé de toute affectation, mais habité d’une profondeur intemporelle.
Peu fréquente sur les scènes européennes, la présence d’une artiste malaisienne dans un tel festival est une rareté, tant la scène classique asiatique est dominée par des interprètes venus du Japon, de Chine ou de Corée. Avec son regard souvent tourné vers le haut, comme détaché du clavier, Magdalene Ho semble habiter un ailleurs musical, laissant au public l’impression d’avoir partagé un moment d’une pureté rare.
