Bertrand Chamayou sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel au Festival de Menton © DR

Festival de Menton (2) : la magistrale intégrale Ravel par Bertrand Chamayou

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Dans le cadre de la commémoration des 150 ans de Ravel, Bertrand Chamayou reprend l’intégrale de musique pour piano solo de Ravel, un compositeur qui accompagne le soliste français depuis le début de sa carrière. L’écrin magique du Parvis de la Basilique Saint-Michel magnifie une interprétation d’une sensibilité et d’une intelligence remarquables, qui inscrivent le concert parmi les grandes soirées du Festival de Menton.

Bertrand Chamayou sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel au Festival de Menton © DR

Les meilleurs interprètes se reconnaissent, entre autres, à ce qu’ils révèlent, comme une évidence, des ressorts ou des secrets des œuvres musicales. Compositeur qui accompagne Bertrand Chamayou depuis ses débuts, Ravel dévoile ses sortilèges avec une intelligence accomplie sous les doigts du soliste français. Devant la blancheur crépusculaire baignant le Parvis de la Basilique Saint-Michel, l’intégrale du piano solo de l’auteur du Boléro s’ouvre sur un Prélude livré non sans une relative – et provisoire – prudence. Cette brève page fonctionne comme une antichambre au premier grand cycle du concert, Miroirs, qui esquisse les grands lignes d’une compréhension devenue instinctive de la pensée musicale ravélienne où fusionnent le timbre et le rythme. Apprivoisant progressivement l’acoustique, sinon les paramètres météorologiques d’un plein air balnéaire presque calibré pour le recueil, les textures arpégées des Noctuelles colorent naturellement les vols de ces papillons nocturnes. La palette évocatrice se déploie dans les Oiseaux tristes, avec une langueur parfois émaillée de coups d’ailes de tempo esquissant les errances dans le ciel. Une barque sur l’océan prolonge cette dimension picturale qui prend avec Alborada del gracioso une tonalité hispanisante et bouffonne par son staccato de guitare. C’est cette même recherche dans les effets rythmiques du piano qui restitue les balancements de La vallée des clochers, transformant les paysages à la Liszt en irisations pointillistes.

Bertrand Chamayou sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel au Festival de Menton © DR

Après un Menuet en guise d’intermède, le parcours dans les premières années du corpus ravélien se poursuit avec la Sonatine, qui compte également un Mouvement de menuet archaïsant au milieu d’une introduction notée Mesuré et un finale Animé. Bertrand Chamayou fait ressortir, avec une parfaite assimilation des indications de la partition, combien la modulation des climats successifs repose sur les variations de pulsation, dans une toile sonore liquide et rayonnante. Une troisième miniature scande cette première partie de soirée, A la manière de Borodine, qui réinvente les tournures mélodiques et harmoniques du maître russe. Le monument qu’est Gaspard de la nuit confirme une science naturelle du caractère, dans les contrastes et les complémentarités entre les épisodes du triptyque inspiré par Alyosius Bertrand. Depuis les frémissements aquatiques d’Ondine jusqu’à la féerie dramatique de Scarbo, en passant par les hallucinations du Gibet, les expérimentations virtuoses sont autant de ressources expressives, et la présente lecture souligne l’indivisibilité de la poésie et des ressources techniques de clavier – un trait distinctif de Ravel, et de sa modernité derrière une apparence moins révolutionnaire que d’autres musiciens de son époque.

Au retour de l’entracte qui a laissé la nuit envelopper l’arrière-plan panoramique du parvis, les Valses nobles et sentimentales illustrent à merveille cette alchimie entre l’ancien et l’original. Les huit numéros s’enchaînent comme un kaléidoscope des différents visages de la valse, de la contenance aristocratique à l’encanaillement du piano-bar, en passant par les pudeurs de l’approche amoureuse. L’axiome selon lequel le rythme ravélien est sa poétique même est ici porté à sa quintessence, mais explicitée sans aucun didactisme. La maîtrise et la sincérité du jeu suffisent.

Bertrand Chamayou sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel au Festival de Menton © DR

Ravel a non seulement pratiqué le pastiche, mais il en a fait miroiter toutes les diverses facettes, entre le souvenir des thèmes humoristiques de l’auteur d’España dans A la manière de Chabrier et la construction à la mode du classicisme viennois dans le Menuet sur le nom de Haydn. Après les bouffonneries de la Sérénade grotesque, écho d’Alborada del gracioso, et les éblouissements irrésistibles de Jeux d’eau, le Menuet antique illustre encore cette fascination pour les formes anciennes qui trouve son apogée dans la Pavane pour une infante défunte, d’une dignité sous laquelle affleure délicatement l’émotion, et plus encore dans le Tombeau de Couperin. La suite se fait un véritable feu d’artifice où l’intelligence musicale s’épanouit dans une sensualité idiomatique de Ravel. Le Prélude prépare une Fugue jouant habilement avec les codes du genre, avant une Forlane amidonnée avec gourmandise et un Rigaudon non moins savoureux. Un Menuet offre une courte pause avant l’ivresse d’une Toccata à la pyrotechnie jamais vaine. D’un bout à l’autre de cette soirée magistrale qui s’achève vers minuit, Bertrand Chamayou n’a eu de cesse de démontrer l’hédonisme unique de la mécanique ravélienne.

Gilles Charlassier