L’Opéra de Lyon présente au Théâtre du Point du Jour son nouveau projet lyrique itinérant, Le sang du glacier de Claire-Mélanie Sinnhuber, une miniature dystopique autour des algues rouges pour trois musiciens et deux solistes sur un livret de Lucie Vérot Solaure et dans une mise en scène d’Angélique Clairand.
L’ouverture à d’autres publics constitue un engagement de l’Opéra de Lyon que Richard Brunel a renforcé depuis son arrivée à la tête de la deuxième institution lyrique de France. Cette dynamique ne se résume pas à la diffusion du répertoire, dans des formats adaptés, sur l’ensemble du territoire de la métropole rhônalpine et de la région. Comme avec Zylan ne chantera plus de Diana Soh, sur un livret de Yann Verburgh, en 2021, ce programme hors les murs passe par des créations ancrées dans les problématiques contemporaines. Après la violence homophobe, c’est la crise environnementale qui est mise en scène dans Le sang du glacier.

Le choix du sujet entre en résonnance particulière auprès d’un public qui a la montagne pour voisine. Inspirée par le problème des algues qui, sous l’effet du réchauffement climatique, colorent en rouge les glaciers au printemps, la dystopie intimiste de Lucie Vérot Solaure confronte Sofia, une jeune biologiste chargée de la surveillance des cours d’eau immobilisés par ces algues rouges, et Matteo, son frère glaciologue, sur fond d’un trauma familial, la disparition de leur père lors d’une randonnée. La tension relationnelle se résorbera au moment où le corps paternel sera retrouvé, le retour à l’écoulement des eaux coïncidant avec celui de la mémoire.

Ces intentions dramatugiques mêlant les angoisses du réel d’aujourd’hui avec des effets de symbolisme poétique ne s’abîment pas dans des recherches littéraires hermétiques. Sans doute pour rester au plus près du quotidien du spectateur, le langage ne s’écarte pas d’un prosaïsme peu préoccupé de la fluidité dans la traduction musicale des mots, avec des dialogues peut-être plus proches de la série télévisée que de l’écriture théâtrale. A partir de quelques boucles thématiques et tropes, comme les onomatopées des trois instrumentistes – accordéon, violon et harpe – se faisant percussionnistes sur les syncopes lexicales, la partition de Claire-Mélanie Sinnhuber renouvelle constammement un matériau qui ne se réinvente jamais. Elle condense de manière ludique les expérimentations des avant-gardes dans une simplification lyrique qui serait sympathique si elle ne donnait pas l’impression de vouloir donner des leçons d’accessibilité à la musique contemporaine.

Charlotte Bozzi et Mathieu Dubroca se révèlent soucieux de donner une consistance à leurs personnages dans le spectacle de poche conçu par Angélique Clairand sur une scénographie minimaliste de Stephan Zimmerli, articulée autour d’un massif montagneux dans un aquarium, avec le rougeoiement littéral du glacier au format maquette, grâce aux lumières de Yoan Tivoli. L’itinérance, en particulier dans le format Camion Opéra, affranchira vraisemblablement cet opus pétri de bons sentiments de la comparaison avec ce que les salles proposent parfois en théâtre musical contemporain, hors des scènes lyriques traditionnelles. Faire tomber les murs de l’Opéra n’offre pas de garantie de réussite, mais c’est une démarche aussi vertueuse que nécessaire qui mérite d’être soutenue. Dans ce registre, l’Opéra de Lyon ouvre des perspectives à saluer.
Gilles Charlassier
