Fedora mis en scène par Arnaud Bernard © Carole Parodi

Fedora et les sévices secrets russes à Genève

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Pour les fêtes de fin d’année, le Grand-Théâtre de Genève met à l’affiche une rareté de Giordano, Fedora, dans une mise en scène d’Arnaud Bernard qui tire parti, de manière plus contemporaine, de l’arrière-plan politique russe de l’histoire inspirée d’une pièce de Sardou. Sous la direction habile d’Antonio Fogliani, Roberto Alagna et Alexandra Kurziak font rayonner le lyrisme de la partition.

Les opéras Tosca et Fedora ont en commun d’adapter deux parmi les nombreuses pièces que Sardou avait écrites pour Sarah Bernhardt. Créés à deux ans d’intervalle, 1898 pour le Giordano et 1900 quant au Puccini, les deux opus font flamboyer les passions sur fond de péripéties historiques, les révoltes anarchistes dans la Russie tsariste d’un côté, les conquêtes napoléoniennes de l’autre. Mais, à part la puissance lyrique de l’inspiration – assez différente – des deux compositeurs, le parallèle ne va guère plus loin. Quand l’arrière-plan politique, avec son adversité incarnée par Scarpia, joue un rôle déterminant dans la dialectique musicale et théâtrale de Tosca, il reste nettement plus anecdotique dans Fedora.

Fedora mis en scène par Arnaud Bernard © Carole Parodi

Pour la production que le Grand-Théâtre de Genève présente pour les fêtes de fin d’année, Arnaud Bernard a choisi de développer la trame d’espionnage en la replaçant dans la Russie des années Elstine, remise au goût du jour avec l’artefact du moteur de recherche Google et de l’information en continu, alors encore balbutiants à l’époque. Dans le – bien – long prologue d’une dizaine de minutes, aux limites de la complaisance, un homme, que l’on identifiera comme Vladimir, l’amant de Fedora, est pris au piège dans une chambre. Mortellement blessé, une cassette le compromettant est récupérée par la police – ou les services secrets – dont on voit le tableau de surveillance côté cour. Cet étoffement dramaturgique dessert plus qu’il n’élucide l’intrigue, articulée autour des amours entre le rôle-titre et Ipanoff qui éclosent au deuxième acte, avec un grand duo mettant en valeur l’engagement expressif des interprètes. Les lumières de Fabrice Kebour voilent parfois de mélancolie, en particulier au dernier acte, la scénographie de Johannes Leiacker qui tire parti d’évocations pittoresques parlantes pour Genève, où réside une importante communauté russe, à l’exemple du Gstaad Palace, sans pour autant fixer, dans les costumes, une temporalité qu’une certaine cohérence naturaliste de l’histoire appellerait.

Fedora mis en scène par Arnaud Bernard © Carole Parodi

L’un des attraits du spectacle réside dans les premiers pas sur la scène genevoise de Roberto Alagna. A soixante-et-un ans, le ténor franco-italien se distingue toujours par la générosité solaire qui a fait sa réputation. L’impact des années sur la souplesse de l’aigu est aisément compensé au fil de la soirée par l’évidence de la présence dans le rôle d’Ipanoff, façonné d’abord par l’émotion. Si Aleksandra Kurzak manifeste sa complicité, la plénitude de son soprano, d’une belle richesse sur l’ensemble de la tessiture, et son investissement sensible dans la complexité psychologique de Fedora la mettent en valeur.

Fedora mis en scène par Arnaud Bernard © Carole Parodi

Derrière ce duo d’amants tourmentés, trois personnages secondaires possèdent un relief significatif. Simone Del Savio fait résonner un solide De Siriex, tandis que l’inspecteur de police Gretch et la Comtesse Olga Sukarev reviennent à deux membres du Jeune Ensemble, Mark Kurmanbayev et Yuliia Zasimova. Les interventions du chirurgien Loreck sont dévolues à Sebastià Peris, aux côtés d’Igor Gnidii, le médecin Boroff. La domesticité est représentée par les deux serviteurs, Georgi Sredkov et Rodrigo Garcia, les deux servants, Céline Kot et David Webb, ainsi que le cocher campé par Vladimir Kazakov. Louis Zaitoun apparaît en Baron Rouvel, et, en alternance aux dates non précisées, la mélopée du petit savoyard est entonnée par Anna Manzoni et Laura Popa-Oprea. Quand au rôle muet du pianiste Lazinski, dont on reconnaît les thèmes chopiniens, il est figuré par l’un des virtuoses de la cité lémanique, David Greilsammer, aux traits et au maquillage grimant plutôt Liszt, l’autre grande icône du clavier romantique. Préparé efficacement par Mark Biggins, le Choeur du Grand-Théâtre de Genève complète le tableau.

Dans la fosse, Antonino Fogliani s’appuie sur les pupitres de l’Orchestre de la Suisse Romande pour rehausser le canevas orchestral, empreint de sensibilité, tissé par Giordano – agréable à l’oreille, à défaut de la concision expressive d’un Puccini. Une occasion de redécouvrir une rareté que les plus grands ténors avaient à leur répertoire.

Gilles Charlassier