Another Look Les Métaboles ©Vasil Tasevski

Les Métaboles, Another Look sur le minimalisme

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Dans le cadre d’une carte blanche à la productrice et réalisatrice Jacqueline Caux, La Filature à Mulhouse présente un double programme autour du minimalisme, avec deux ensembles incontournables dans le répertoire contemporain, le Quatuor Diotima et Les Métaboles.

Dans sa saison musicale, La Filature, Scène nationale de Mulhouse dédie une carte blanche à Jacqueline Caux. Le deuxième rendez-vous autour de cette cinéaste engagée en faveur des musiques minimalistes, techno et arabes, fait la part belle à ce courant venu du continent américain, dont Reich et Glass comptent parmi les figures fondatrices.

Another Look Les Métaboles ©Vasil Tasevski

C’est autour du premier que s’articule le programme du Quatuor Diotima, donné en début de soirée. A partir d’une source autobiographique, les voyages que le jeune Philip faisait en train entre New York et Los Angeles pour voir, à tour de rôle, ses parents divorcés, au début des années quarante, Different Trains imagine une ubiquité sonore qui superpose des bruits des gares et des trains qu’il empruntait avec ceux d’autres convois, beaucoup plus tragiques, en Europe à la même époque, ainsi que des témoignages de sa famille et de rescapés des camps, suggérant une destinée différente pour l’enfant s’il avait vécu ailleurs qu’aux Etats-Unis pendant la guerre. Sur cette trame, le quatuor à cordes joue une partition qui suit les inflexions de la bande enregistrée, selon le principe de la « mélodie du discours ». Si la disposition acoustique ne favorise peut-être pas un équilibre optimal avec la musique jouée sur scène, l’interprétation des quatre solistes français reproduit, avec une exactitude remarquable, l’hypnotique oscillation des rails et des souvenirs.

La deuxième pièce, de Bryars, compositeur et contrebassiste britannique dont l’oeuvre s’élabore au carrefour du jazz, de l’improvisation et de la création contemporaine, plonge, selon un procédé similaire d’écriture sur des sons enregistrés, dans les dernières heures du Titanic, au moment de son naufrage. The Sinking of the Titanic cherche à restituer l’effet de réverbération progressive dans l’eau des danses du catalogue de la White Star Line, qui continuaient d’être jouées sur le pont pour les passagers de première classe, afin d’éviter la panique après le heurt avec l’iceberg. Avec le même soin dans le jeu, les Diotima invitent à une immersion où se mêle les traces du passé et sa réinterprétation imaginaire.

Another Look Les Métaboles ©Vasil Tasevski

Après l’entracte, Léo Warynski et son ensemble Les Métaboles proposent un spectacle visuel sur Another Look At Harmony Part IV de Glass, qu’ils viennent de sortir en album édité par le label b.records. Composée en 1975, un an avant Einstein on the Beach, la pièce constitue une sorte de laboratoire pour l’opéra. Sur un texte réduit au nom des notes, chantées en valeurs réelles, l’opus construit une sorte de cosmogonie solfégique qui a inspiré à Céline Diez et Clément Debailleul, de la Compagnie 14:20, une création visuelle au diapason de cet univers sonore où le temps semble suspendu.

En introduction à cette expérience holistique, le choeur interprète un Canon ad unisonum de Basily, un compositeur méconnu du XVIIIème siècle. La scénographie règle les entrées contrapuntiques en imitation, chacun des solistes arrivant sur le plateau ou en repartant en même temps que son rôle dans la partition. Au-delà de la sobriété monacale des costumes noirs dessinés par Camille Pénager, le procédé donne une dynamique jubilatoire à la polyphonie, magnifiée par la précision exemplaire des pupitres des Métaboles, avec des reprises et des échos  non dénués d’élan que l’on pourrait presque qualifié d’humoristique.

Another Look Les Métaboles ©Vasil Tasevski

Après ce préambule, les boucles répétitives de Glass sont comme projetées dans une spatialisation visuelle, tamisée par les lumières d’Elsa Revol, qui fonctionne non comme une illustration extérieure à la musique, mais comme le prolongement de l’état sensible du spectateur. Dans les trois sphères semblables à des globes lunaires se succèdent des images où l’on peut voir tour à tour une plongée dans les limbes des tissus corporels, des nuées célestes, des structures de fractales, ou encore une éruption en infrarouge. L’essentiel réside cependant non pas dans l’identification individuelle des séquences, mais dans l’évolution synchrone des matières visuelles et musicales, produisant sur le public une synesthésie que ne renierait pas Glass. Cinquante ans après Robert Wilson et d’une génération l’autre, Léo Warynski et Les Métaboles réinventent la magie minimaliste. Another Look sera repris aux Rencontres musicales de Vézelay le 23 août prochain.

Gilles Charlassier