Près de douze ans après sa création à l’Opéra Comique, la mise en scène épurée des Pêcheurs de perles conçue par Yoshi Oida, devenue un classique, revient à l’affiche de l’Opéra de Bordeaux. Sous la direction de Pierre Dumoussaud, le quatuor vocal fait vibrer l’intensité des sentiments qui s’affranchit d’un exotisme réduit alors à sa décantation maximale.

Comme Lakmé à peu près à cette même époque, Les Pêcheurs de perles sont empreints d’un exotisme et d’un orientalisme marqués par le colonialisme. Pour sa production créée à l’Opéra Comique en 2012, Yoshi Oida a dépouillé l’opéra de Bizet de ce contexte daté et encombrant pour se concentrer sur l’intensité des sentiments portée par une partition à la fois chatoyante et aux efficaces contrastes dramatiques. Réalisée par Tom Schenck, la scénographie est à peine meublée de quelques carènes suspendues et de menus accessoires dans un minimalisme japonisant – deux pontons, un bouquet de bambous nus pour tout buisson et des épuisettes esthétisées avec lesquels plongent dans l’arrière-scène des figurants peut-être un peu plus culturistes que marins. Les deux panneaux métalliques au fond et côté cour du plateau absorbent les lumières de Fabrice Kebour qui modulent des jeux d’abstractions suggestifs, façonnant les atmosphères. Pour les costumes, Richard Hudson oppose habilement le bleu de l’univers laborieux avec le blanc des rites religieux. Cette sobriété dans la caractérisation laisse ainsi s’épanouir la tension émotionnelle entre les personnages, réduite à sa puissance intemporelle – qu’elle soit nostalgie, jalousie ou feu de l’amour et de la vengeance.

Sans être distraite par quelque surcharge ou incongruité visuelle, l’attention se concentre sur les incarnations d’un ouvrage économe quant à la distribution vocale. Premier à entrer en scène, Florian Sempey confirme sa présence instinctive dans un Zurga torturé par des sentiments contraires. Si la vigueur du baryton français n’est plus à démontrer, l’intérêt de son incarnation est magnifié par l’authenticité de la théâtralisation psychologique. En Nadir, Jonah Hoskins se distingue par le calibrage évident du timbre de ténor à la couleur légère et lumineuse, qui gagnera sans doute en souplesse dans les nuances pour enrichir son interprétation d’un rôle taillé pour sa tessiture. A rebours de Leïla parfois plus diaphanes, Louise Foor ne néglige pas la dramatisation du chant, avec un lyrisme nettement plus confortable dans un medium bien dessiné que dans des aigus souvent plus proches du métal que du diamant, et qui se bonifie à l’épreuve des duos. Matthieu Lécroart ne néglige aucunement les interventions de Nourabad, qu’il soutient avec une voix solide et attentive à l’expression.

Préparés avec soin par Salvatore Caputo, les choeurs affirment une même précision dans la diction que les solistes, et forment le contrepoint collectif à la sécession des amours. Sous la baguette énergique de Pierre Dumoussaud, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine contribue à faire vibrer l’incandescence atemporelle de ces Pêcheurs de perles.
Gilles Charlassier
