A rebours des ouvrages légers qui tiennent l’affiche pendant les fêtes, l’Opéra de Lyon donne la première scénique en France de l’oratorio Elias de Mendelssohn en important la production que Calixto Bieito avait conçue pour le Theater an der Wien à Vienne. Sous la direction de Constantin Trinks, Derek Welton impose une présence évidente dans un spectacle qui se détourne sans doute passablement des intentions initiales de l’oeuvre.

Bien que Mendelssohn n’ait pas laissé d’opéra à son catalogue, autres que des singspiels de jeunesse et une Loreley laissée inachevée à sa mort, son deuxième oratorio Elias, plus encore peut-être que le premier, Paulus, dix ans plus tôt, représente sans doute sa tentative la plus aboutie dans les grandes formes vocales. Témoignage de la réflexion du compositeur sur le répertoire baroque, en particulier de Bach, qu’il a contribué à faire redécouvrir à ses contemporains, et qui constitue l’un des premiers exemples modernes de travail sur la musique du passé, l’opus porte l’empreinte des grandes fresques du Cantor de Leipzig et de Haendel, et résume le parcours d’Elie décrit dans Le Livre des Rois. Dans ce qui peut être lu comme un récit initiatique, à la fois pour le peuple et pour le prophète, qui succombe à colère et la violence avant de se laisser conduire par la sérénité spirituelle, affleure aussi l’héritage des Lumières et une conception de l’éducation du genre humain telle qu’un Lessing a pu la thématiser. La révélation divine dans la seconde partie s’avère éloquente : celle-ci n’est ni dans le vent violent, ni le tremblement de terre, ni le feu, mais un doux murmure silencieux dans lequel « s’approchait le Seigneur » – autrement dit le passage de l’idolâtrie craintive d’un ou plusieurs dieux terribles à un dieu de paix et de lumière.

De cette trame qui n’emprunte pas l’économie habituelle des péripéties du théâtre lyrique et pourrait susciter, à l’heure des moyens vidéos, une narration vivante, Calixto Bieito préfère se concentrer sur une destinée collective et son antagonisme avec un mystique considéré comme passablement fanatique. Si, à l’inverse de ce qui se produit parfois où les notes de mise en scène suscitent les craintes, celles de l’Espagnol traduisaient une certaine compréhension des ressources de la partition, la réalisation visuelle laisse pour le moins sur la faim, avec une certaine inertie dramaturgique. L’utilisation des décors dessinés par Rebecca Ringst se laisse certes interpréter. L’édifice de carton qui tient lieu d’église au début et qui est ensuite réduit en morceaux illustre sans doute la fausseté des idoles de Baal autant que la fragilité du culte véritable. Les grilles de néons diffusent les lumières assez blafardes réglées par Michael Bauer et s’abaissent à la fin pour séparer le peuple d’un prophète que l’on juge assez dangereux pour s’en protéger à l’heure d’une immolation ratée. Sur un plateau habillé de façon plutôt contemporaine par Ingo Krügler, ces barrières pourraient encourir le risque de s’égarer dans l’actualité. Mais c’est surtout le traitement statique, sinon monolithique, des masses et les vidéos banales de Sarah Derendinger au point de ne pas laisser de trace sensible, qui frustrent dans un propos qui veut se conjuguer au présent, et délaisse dans une abstraction terne les ressources imaginaires du mythe.

D’un spectacle qui n’apporte pas de plus-value incontestable par rapport à un concert, il reste au moins la satisfaction vocale, à commencer celle que donne le rôle-titre confié à Derek Welton, Elias à la présence fervente et au chant puissant. La déclamation n’évite pas toujours des accents un peu abrupts, mais emporte l’adhésion par son expressivité résolument habitée. Dans une conception qui ménage médiocrement l’identification des autres personnages, les deux mezzos, Kai Rüütel-Pajula et Beth Taylor – l’Ange et la Reine – se distinguent par une saisissante dramatisation de l’émission et un medium nourri. Tamara Banjesevic révèle efficacement la tension des sentiments qui meuvent la Veuve. L’ouvrage constitue une opportunité pour les solistes du Lyon Opéra Studio : si Robert Lewis convainc modérément dans les répliques un peu trop émotives d’Ovadyah, Giulia Scopelliti ne démérite pas en Séraphin diaphane, tandis que Pete Thanapat et Thandiswa Mpongwana assument les interventions de Celui qui est perdu et Celle qui attend ; celles de Celui qui cherche, Celui qui implore et Achab reviennent à trois membres du Choeur de l’Opéra de Lyon, préparé par Benedict Kearns. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, la baguette de Constantin Trinks se montre plus souple et allante qu’absolument inspirée de Constantin Trinks. Lyon a le mérite de rappeler le potentiel scénique d’Elias ; devant la proposition de Calixto Bieito, on peut penser que cette prophétie reste encore à réaliser.
Gilles Charlassier
