L’Opéra de Lyon met à l’affiche la mise en scène de Louise par Christof Loy coproduite avec le Festival d’Aix-en-Provence. L’efficacité dramatique du spectacle et l’incarnation d’Elsa Dreisig dans le rôle-titre ressuscite l’intérêt pour un succès de la première moitié du XXème siècle, depuis tombé dans un relatif oubli.
Créé en 1900 à l’Opéra Comique, deux ans avant Pelléas et Mélisande sur la même scène, Louise de Charpentier a représenté un des jalons de la modernité lors de ce tournant du siècle. Mais il l’est resté moins longtemps que l’ouvrage de Debussy, malgré un grand succès public pendant plusieurs décennies. A l’inverse de l’univers de Maeterlinck, celui du roman musical de Charpentier plonge dans la réalité sociale de son temps. Ouvrière dans un atelier de couture, Louise aspire à s’émanciper de la tutelle de ses parents dans les bras d’un poète, Julien. Le refus des parents d’accepter cette union reflète les clivages entre les milieux laborieux et bohèmes. Le drame de la jeune fille, sous l’emprise, que l’on devine incestueuse, de son père, se fait aussi regard naturaliste sur la condition des femmes et des familles à l’époque où vivait et écrivait le compositeur.

Christoy Loy, qui avait déjà mis en scène l’ouvrage en 2008, inscrit l’histoire dans un décor unique aux fonctions multiples. Dessinée par Etienne Pluss, la salle d’attente de l’hôpital où ses parents ont envoyé Louise pour garder le contrôle sur elle, avec ses fenêtres trop hautes pour une taille d’homme qui renvoient à un univers inaccessibles aux émois personnels, devient atelier grouillant de couturières autour d’une robe que va revêtir l’héroïne pour rejoindre, comme en une illusion d’union matrimoniale, son amant qui poussait la chanson sous les fenêtres de la fabrique. Une telle fluidité entre les lieux, où le réalisme se confond parfois avec la représentation psychique de Louise, se prolonge avec les interprètes : ainsi la première d’atelier a les traits de la mère, et le médecin qui reçoit à la fin la jeune femme ceux de son amant Julien. Entre la pâleur médicale, l’enchantement des toits de Paris qui portent les rêves de liberté et les tragiques plongées dans le noir, les lumières de Valerio Tiberi rythment efficacement une intrigue illustrée, sans pourpoint muséal, par les costumes de Robby Duiveman.

Cette réinvention contemporaine de cette fiction quasi documentaire est portée par des incarnations fortes, à commence celle du rôle-titre. Avec un lyrisme fébrile, Elsa Dreisig fait ressortir toutes les nuances de sa psychologie troublée, ballottée entre son désir de partir et son attachement à un foyer dysfonctionnel. Cette vérité de l’incarnation se retrouve avec Sophie Koch, qui campe une Mère autoritaire et intransigeante plus vraie que nature, avec une fermeté moins brutale en première d’atelier. Nicolas Courjal, qui assume également les répliques du chiffonnier, donne corps et sensibilité à l’ambiguïté d’un Père à l’affection aussi intense que trouble et incestueuse. En Julien – et également passant noctambule – Adam Smith privilégie souvent le frémissent du sentiment à la justesse vocale.
La galaxie de personnages secondaires qui peuplent l’opéra permet d’entendre quelques grandes solistes dans des emplois de caractère, à l’instar de Patrizia Ciofi en balayeuse, ou Carol Garcia en Gertrude. Le bricoleur et Madeleine reviennent à Frédéric Caton et Marie-Thérèse Keller, des familiers de ce genre d’utilités sur les scènes françaises. La distribution compte trois membres de l’actuelle promotion de Lyon Studio Opéra – Filipp Varik en marchand d’habits et pape des fous, Eva Langeland Gjerde en Camille, Jenny Anne Flory en Suzanne et glaneuse de charbon – et une alumna de la précédente avec Giulia Scopelliti, qui chante Blanche et la plieuse de journaux. Mentionnons encore les interventions d’Irma de Marianne Croux, celles de Julie Pasturaud en Marguerite et laitière, ou de Marion Vergez-Pascal qui apparaît en Elise et petite chiffonnière, sans oublier les deux rôles de l’apprentie et du gavroche revenant à Céleste Pinel.

Sous la houlette de Benedict Kearns, les choeurs, parfois rejoints par les effectifs de la maîtrise emmenés par Clément Brun, participent à la densité collective sur laquelle se détache la trajectoire de Louise. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, Giulio Cilona s’attache à l’efficacité d’une partition, qui ménage certains échos avec Manon de Massenet dans le duo où se déchire le lien entre le père et la fille. D’une modernité musicale désormais surannée, Charpentier parle encore au public d’aujourd’hui grâce à son témoignage social – quand il est porté par des interprètes engagés comme sur cette production.
Gilles Charlassier
