L'Homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

L’Homme qui aimait les chiens, création hybride à Caen

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Le théâtre de Caen crée le troisième opus lyrique de Fernando Fiszbein, L’Homme qui aimait les chiens, adaptation par Agnès Jaoui d’un roman homonyme de Leonardo Padura qui revient sur la mort de Trotski et le destin de son assassin. Avec l’Ensemble Court-Circuit dirigé par Jean Deroyer, cette nouvelle pièce de théâtre musical navigue entre archives et présent dans la mise en scène de Jacques Osinski.

L’Homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

Publié en 2011, le roman L’Homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura décrit le destin de Ramon Mercader, combattant pour la République lors de la guerre civile espagnole qui a été enrôlé par les services secrets russes pour assassiner Trotski, alors réfugié au Mexique. L’adaptation par Fernando Fiszbein, qui a conçu le livret avec Agnès Jaoui, traduit dans une forme de théâtre musical hybride cet entrecroisement de trajectoires singulières avec la grande Histoire.

Après les expérimentations formelles de Cosmos, le compositeur argentin revient à une narration plus traditionnelle, et retrouve pour la troisième fois Jacques Osinski, qui avait mis en scène également son premier opéra, Avenida de los incas 3518. Avec la complicité du scénographe Yann Chapotel qui réalise également les vidéos, le spectacle mêle des archives au jeu sur un plateau réduit à un décor minimal – le bureau de Trotski côté jardin et quelques tables et chaises côté cour. Si le tulle sur lequel les images sont projetées peut faire écran, il contribue à nimber l’ensemble dans la granulation du souvenir, sous les lumières tamisées par Catherine Verheyde, entre témoignage individuel et mémoire collective. Jalonné de photos d’archives en noir et blanc, parfois animées et colorisées par les outils de l’intelligence artificielle, ainsi que d’extraits du roman lus en voix off par Agnès Jaoui, le récit théâtralisé se déroule avec une évidente fluidité entre réel et fiction, relayé par les costumes de Sylvette Dequest qui, sans muséification, contribuent à cette réinvention, sur scène, de l’époque du drame, comme si elle était contemporaine de la nôtre. Cette immixtion, voire confusion, des genres trouve écho dans les pseudonymes derrière lesquels se cachent les exécutants du complot. Si Jacques Mornard est l’alias parisien de Ramon Mercader, des identités multiples de Kotov, aucune ne peut être déterminée comme la véritable, même au crépuscule de la vie des protagonistes, qui se retrouvent presque trente ans après le crime et l’exécution de leurs peines, un après-midi d’hiver à Moscou en 1968.

L’Homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

Ecrite pour un ensemble de sept musiciens associant violon, clarinette, saxophone, trombone, accordéons, percussions et contrebasse, la partition fonctionne comme une trame quasi sonore quasi cinématographique. Sous la direction attentive de Jean Deroyer, les pupitres de l’Ensemble Court-Circuit révèle l’éclectisme assumé d’une inspiration nourrie d’effets bruitistes, qui tissent une dynamique aussi irrésistible qu’une bande sonore de film. Cette jubilatoire fusion des notes et de sons plus bruts, articulée autour de quelques formules qui peuvent laisser sur sa faim l’auditeur en quête d’un langage lyrique plus complexe, se fait le reflet opportun de l’hybridation narrative.

L’Homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

Réussite en tant que musique de scène et de cinéma, la création de Fernando Fiszbein pâtit d’une écriture vocale qui, avec son redoublement souvent homorythmique sur la pulsation orchestrale, cède à un certain systématisme de l’artifice lyrique hérité en partie des avant-gardes. Dans les nombreuses séquences et dialogues qui privilégient l’efficacité de l’intrigue, le procédé, au demeurant non sans difficultés pour les interprètes, aurait pu être avantageusement être remplacé par une forme de mélodrame, où la déclamation se serait appuyée sur les qualités de jeu des solistes.

L’Homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

Dans le rôle de Ramon Mercader, Olivier Gourdy oriente sa tessiture de baryton-basse vers une clarté juvénile qui souligne la malléabilité du personnage face à l’insaisissable Kotov plus sombre de Vincent Vantyghem, dont le mordant accentue les duplicités multiples. Pierre-Emmanuel Roubet affirme l’intelligence de Trotski, lucide sur son tragique destin aux côtés de sa compagne Natalia, incarnée avec un mezzo rond par Camille Merckx, qui assume également les répliques de Rubby Weil. Léa Trommenschlager fait palpiter la bienveillance maternelle de Caridad, qui contraste avec la vitalité aux confins de l’hystérie campée par Léa Trommenschlager en Sylvia Ageloff – la soprano apparaît également dans un registre différent en miséreux. L’histoire conjuguée aux singuliers pluriels de l’opéra de chambre de Fernando Fiszbein fera escale au Théâtre de l’Athénée en février, sur une scène où l’intimité du récit, des confessions et des illusions, se trouvera sans doute accentuée.

Gilles Charlassier