Le Vaisseau fantôme mise en scène de Marie-Eve Signeyrole © Caroline Doutre

Le Vaisseau fantôme à Rouen, d’une migration l’autre

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L’Opéra de Rouen met à l’affiche une nouvelle production du Vaisseau fantôme de Wagner par Marie-Eve Signeyrole. La relecture à l’aune des drames migratoires est portée par la direction musicale de Ben Glassberg et la prise de rôle d’Alexandre Duhamel en Hollandais.

Le Vaisseau fantôme mise en scène de Marie-Eve Signeyrole © Caroline Doutre

Dans notre époque toujours plus assoiffée de procédures pour, sans doute, parer au moindre risque, Rouen semble désormais s’inscrire dans la liste des théâtres lyriques qui s’inspirent des embarquements de la compagnie ferroviaire nationale, sans laisser le temps aux spectateurs de prendre leurs précautions pour éviter les problèmes de minutage pelvien pendant un spectacle annoncé 2h20 sans entracte, comme le Vaisseau fantôme. En confiant à Marie-Eve Signeyrole la mise en scène du premier opéra de Wagner reconnu digne de figurer régulièrement à la programmation de Bayreuth, la maison normande s’attendait à ce que la légende d’errance de la nouvelle de Heine fût revue à l’aune des crises migratoires qui jalonnent l’actualité.

Signée par le fidèle Fabien Teigné, l’habile scénographie gigogne, sous les lumières de Philippe Berthomé enclot dans le ponton de radeau naufragé de l’ouverture et les panneaux qui symbolisent les voiles toutes les configurations topographiques de l’histoire – tables de banquet, façades de maison avec fenêtre et chambre en alcôve, sans oublier le miroir d’eau, portrait du Hollandais volant où s’abîme la spéculation imaginaire de Senta. Régulièrement projection en gros plan des visages et des émotions, selon un procédé régulièrement éprouvé par la metteure en scène française, la vidéo illustre également de manière efficace les lancinantes ondulations de la mer, toile de fond à une histoire de corps engloutis par les eaux – sur écran apparaît par intermittence un registre des disparus, où le continent africain est largement surreprésenté.

Le Vaisseau fantôme mise en scène de Marie-Eve Signeyrole © Caroline Doutre

Mais cette contextualisation n’altère pas la fidélité à l’histoire – la reproduction miniature de la maison sur le tain aqueux souligne la quête éperdue de foyer. Le sceau de la destinée se lit dans le finale où le Hollandais et Senta se reconnaissent à leurs complémentaires tâches de naissance qui se révèlent lorsque la jeune femme se fait le paravent de la balle que tire Erik vers le marin maudit. Certes, la vidéo, au début et à la fin, précise l’élucidation des retrouvailles des frères et sœurs séparés lors d’un naufrage, enfants de Daland, ancien migrant devenu lui-même passeur, dont la pétéchie est peu repérable pour un spectateur placé trop haut dans la salle. Pour autant, comme à son habitude, Marie-Eve Signeyrole ouvre des pistes herméneutiques pour l’imaginaire du public, et cet aspect du relais transgénérationnel de l’errance et de la misère – une parabole à laquelle on peut réfléchir après le spectacle – est une piste, principale sans exclusive, qui n’impose pas une exégèse totale pour se laisser emporter par cette navigation à la fois réaliste et fantastique entre les morts et les vivants, enveloppée dans la musique de Wagner.

Le Vaisseau fantôme mise en scène de Marie-Eve Signeyrole © Caroline Doutre

A l’évidence la direction de Ben Glassberg imprime une irrésistible vitalité dramatique, quitte à accentuer certaines carrures de mouvements de danse. L’évidente présence de la fosse contraste avec les choeurs en coulisse, que ne compense pas tout à fait l’intention d’en faire des apparitions spectrales. La distribution est aimantée par le Hollandais d’Alexandre Duhamel, qui, dans cette prise de rôle, assombrit le chant jusqu’aux ténèbres des tourments immémoriaux du personnage. Pour sa troisième incarnation wagnérienne, le baryton français prend le parti de l’impact théâtral. Silja Aalto affirme le lyrisme ample et habité de Senta, face aux inquiétudes d’Erik exprimées avec un timbre lumineux et valeureux par Robert Lewis. Grigory Shkarupa ne réduit pas Daland à une débonnaire autorité paternelle, et fait affleurer les ambiguïtés d’un marin avide d’or et de respectabilité, que l’on voit flirter avec Mary, la nourrice, dont Héloïse Mas laisse épanouir toute la palette d’emploi de caractère au mezzo bien dessiné. On oubliera en revanche le pilote ivrogne, plus débraillé que nature, de Julian Hubbard, qui n’obère guère la réussite de ce Vaisseau fantôme contemporain qui, par sa portée universelle, rejoint un certain classicisme.

Gilles Charlassier