En 2002, Park Chang Soo ouvre les portes de sa maison à Yeonhui-dong à Séoul et y organise son premier concert. Ce qui aurait pu rester un simple événement intime devient rapidement un phénomène culturel. The House Concert bouscule les codes, crée une nouvelle tendance dans le paysage musical coréen et remet en question la gestion des salles de spectacle.
Avec une approche audacieuse et une philosophie assumée, Park Chang Soo prouve qu’un concert ne se définit pas par son lieu, mais par son essence. À contre-courant d’une industrie focalisée sur la construction d’infrastructures, il met en lumière l’urgence d’un contenu artistique de qualité. Visionnaire, idéaliste ou provocateur ? Rencontre à Séoul avec le fondateur de The House Concert, un homme qui a su réinventer la scène classique.
Comment est née l’idée d’organiser des concerts de salon ?
L’idée m’est venue en 1980, quand j’étais en première année de lycée. En répétant chez un ami, j’ai remarqué que le son était différent de celui d’une salle de concert. Je me suis dit que ce serait bien d’organiser un concert à la maison si les conditions s’y prêtaient. Plus de vingt ans plus tard, en 2002, j’ai officiellement lancé The House Concert.
Sa genèse est très intéressante… Quelle était votre spécialité musicale ?
J’ai étudié l’écriture musicale, mais je ne compose plus vraiment aujourd’hui. Je me consacre principalement à l’improvisation et je me rends souvent au Japon pour des performances improvisées.
En Europe, l’improvisation est bien intégrée dans les cursus académiques, et il arrive qu’un pianiste présente sa propre version de la cadence dans un concerto. Mais en Corée, c’est encore peu développé…
En effet, l’improvisation est encore un domaine méconnu en Corée, et il y a très peu de musiciens spécialisés dans ce genre.

Un concert de salon brise la distance entre la scène et le public, procurant une expérience plus intime et immersive. Vous avez mentionné que « le son est différent »… En quoi ?
La proximité physique et psychologique entre le public et l’interprète est plus grande, créant une connexion plus immédiate. Cela peut être un défi pour l’interprète, mais pour le public, c’est une expérience rafraîchissante.
Avez-vous commencé chez vous ?
Oui, ma maison était une maison à deux étages. Après quelques rénovations, j’ai pu aménager un espace de 25 pyeong (environ 83 m²) où j’ai installé mon piano Steinway.
Qui a joué lors du premier concert ?
J’ai joué avec un ami japonais en duo à quatre mains, c’était un concert d’improvisation.
Le concept est très novateur pour l’époque. Avez-vous fait de la promotion ?
Pas du tout ! Mais cela a rapidement attiré l’attention. En Corée, j’ai été le premier à introduire officiellement ce concept de concerts de salon. Les médias ont trouvé cela intrigant et ont naturellement demandé à réaliser des interviews.
Quelle a été la réaction des musiciens au début ?
Beaucoup hésitaient à jouer dans un cadre domestique. Je leur demandais de ne pas utiliser The House Concert comme un concert de rodage pour d’autres événements et de préparer un programme unique. Ces exigences ont surpris certains musiciens, mais avec le temps, et grâce à la médiatisation, de plus en plus d’artistes se sont intéressés au projet.
Qui étaient les premiers musiciens à se produire ?
Des musiciens japonais, mais aussi la pianiste Lim Mi-jung et le violoncelliste Chae Hee-chul.
Quelles ont été les difficultés en termes d’organisation ?
Organiser des concerts chez soi est assez contraignant : il faut nettoyer la maison pour chaque événement, garder la porte ouverte aux invités… et parfois, des personnes inattendues se présentaient !
Comment fixez-vous les cachets des musiciens ?
La moitié des revenus générés est reversée aux artistes. Le reste couvre les frais liés aux réceptions après les concerts, l’entretien du piano, etc.
Quand avez-vous ressenti une vraie satisfaction ?
Après 100 concerts, j’ai vraiment senti l’impact du projet. Plus aucun artiste ne refusait d’y participer et le public commençait à changer sa perception des concerts. D’autres événements similaires ont vu le jour en Corée, créant une nouvelle tendance culturelle.
Avez-vous été influencé par les concerts de salon qui existent encore aujourd’hui depuis le XIXe siècle en Europe ?
Non, lorsque j’ai eu l’idée pour la première fois, je ne connaissais pas ces traditions. J’en ai pris conscience bien plus tard.
Quels sont les critères de sélection des musiciens ?
Ils doivent comprendre et adhérer à l’esprit de The House Concert. Aussi, ils doivent être excellents sur le plan musical et dans leur engagement artistique. Aujourd’hui, de nombreux musiciens postulent, mais nous ne pouvons pas tous les accueillir. Cela nous a poussés à explorer une nouvelle idée : utiliser les salles de spectacle sous-exploitées en province. En Corée, il y a environ 400 salles de plus de 500 places, souvent inutilisées, ce qui en fait des coques vides. En 2012, nous avons lancé le projet « Invasion des salles de spectacle » pour y organiser des concerts de salon, et cela a très bien fonctionné.
Pourquoi ces salles de spectacle restent-elles sous-exploitées ?
La Corée a longtemps mis l’accent sur l’infrastructure plutôt que sur le contenu. Aujourd’hui, nous prenons conscience de l’importance du « contenu », mais il reste beaucoup à faire.
Le public provincial est-il prêt pour ces concerts ?
Oui ! Il y a un public exigeant qui attend des concerts de qualité. Malheureusement, les programmateurs pensent que seule la programmation avec des artistes et des oeuvres très connues attirent le public, alors qu’en réalité, beaucoup souhaitent découvrir d’autres œuvres et artistes tant que la qualité est au rendez-vous.
Votre projet « Beethoven » en juillet 2020 a fait beaucoup de bruit…
C’était en pleine pandémie. L’industrie musicale était paralysée, alors j’ai voulu organiser un festival autour du 250e anniversaire de Beethoven. Pendant un mois, nous avons joué l’intégralité de ses œuvres : toutes les symphonies à quatre mains, la musique de chambre et le dernier jour, les 32 sonates en 13 heures avec 32 pianistes.
Quelle synergie incroyable ! En 2022, vous avez présenté l’opéra Le Château de Barbe-Bleue de Bartók. N’était-ce pas un pari risqué ?
Oui, c’était difficile tant pour le public que pour les artistes. Mais c’était une opportunité de présenter un chef-d’œuvre méconnu.
Êtes-vous toujours en charge de la programmation ?
Oui, je suis toujours directeur artistique, même si je laisse la gestion quotidienne à Kang Sun Ae, notre directrice administrative.
Quels sont vos prochains projets ?
En juillet 2025, nous souhaitons présenter des compositeurs russes, dont Stravinsky, ainsi que leurs œuvres. Bien que Rachmaninov soit un compositeur incontournable de la musique russe, nous avons choisi de l’exclure. Nous nous concentrons sur la seconde moitié du XXe siècle. D’une certaine manière, cela pourrait rendre l’approche plus difficile, mais aussi plus intéressante.
En 2026, vous prévoyez de présenter des compositeurs français. Quelle en est la raison ou le contexte ?
Le répertoire de la musique française est immense, et pourtant, il me semble qu’il est relativement méconnu. Je souhaite donc le faire découvrir. En particulier, je trouve que la musique française contemporaine est peu connue en Corée.
Avez-vous déjà réfléchi à la programmation pour 2027 ?
Je prévois de présenter la musique de compositeurs sud-américains. Nous pourrions également inclure l’Amérique du Nord. Jusqu’à présent, nous avons exploré Beethoven, Brahms, Bartók, Schubert, Schumann… et nous avons prévu de poursuivre avec la Russie, la France, puis l’Amérique du Sud.
C’est un véritable voyage à travers la musique. En 2026, ce sera justement le 140ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre la Corée et la France. Avez-vous cela en tête ? La distribution sera-t-elle majoritairement coréenne ? Il serait intéressant d’inviter aussi des musiciens français… Si vous collaborez avec une institution culturelle française, cela pourrait être envisageable.
Pour l’instant, la programmation repose principalement sur des musiciens coréens. L’invitation et la participation de musiciens étrangers nécessitent des fonds supplémentaires. Merci pour votre suggestion concernant des musiciens français et des collaborations avec la France. C’est une bonne idée. Je vais y réfléchir.
