Avec le soutien de l’Alliance Française de Buenos Aires, La Cité Bleue de Genève invite pour la première fois en Europe francophone, Clara, le spectacle que Betty Gambartes et Diego Vila ont imaginé autour de la vie de Clara Schumann. Sur une narration musicale de pièces de la compositrice et des deux grands hommes de sa vie, Robert Schumann et Johannes Brahms, Annie Dutoit-Argerich incarne avec une passion toute romantique les différents visages, publics et intimes, de celle qui fut l’une des plus grandes pianistes de son temps.

Créé à Buenos Aires en 2022, le spectacle Clara autour de Clara Wieck, est né de l’idée de Betty Gambartes et Diego Vila de faire redécouvrir le répertoire musical, dans une forme différente du concert traditionnel. La mise en perspective de la vie de l’épouse de Schumann, qui fut une artiste accomplie, l’une des plus grandes du siècle romantique, s’inscrit sur une arène de récital dessinée par Gaston Joubert, avec un piano – sur lequel joue Eduardo Delgado – et un rideau de scène semi-circulaire imitant les touches noires et blanches du clavier de l’instrument dont Clara Schumann fut l’une des virtuoses majeures de son temps, considérée parfois comme l’égale de Liszt. La toile flottante fait office d’écran pour les projections vidéos, réalisées par Rodrigo Vila, qui illustrent les menaces orageuses des éléments et de la santé mentale de Robert, ou présentent un kaléidoscope des salles où Clara a été applaudie pendant sa carrière – avec peut-être quelques anachronismes quant aux bâtiments : il n’est pas certain que les spectateurs du Palais Garnier l’aient applaudie, mais, du moins, le procédé déroule la gloire européenne de l’artiste à la manière d’interludes visuels.
Le récit d’Annie Dutoit-Argerich, qui a traduit le texte en français aux côtés de Martin Mirabel, s’ouvre sur un échange de lettres, au soir de sa vie, de Clara Schumann avec Johannes Brahms, le confident, en lequel d’aucuns voient un amant. La tonalité intimiste de la séquence est renforcée par les éclairages de David Seldes, et la douce mélancolie de l’Intermezzo op. 117 n°2 de Brahms. Mais les extraits du journal intime sont d’abord un point de départ pour construire un portrait de Clara Wieck, de sa ferveur artistique, de ses émotions, mais aussi des contraintes qu’elles a subies – l’exigence de son père, le regard de la société, et aussi, un voile de jalousie d’un mari qui ne voudrait pas voir son épouse lui faire de l’ombre dans sa carrière de compositeur.

Ces diverses facettes de la vie et de la personnalité de Clara prennent forme au fil des rencontres et des souvenirs, sans se réduire à un simple album nostalgique. Annie Dutoit-Argerich leur donne une intensité passionnée, parfois déclamatoire, comme dans les adresses au public – le réel et l’imaginaire se confondent dans cet artifice théâtral. Si la sincérité de l’engagement de l’interprétation se révèle saississant, l’emphase des sentiments, sans doute dans le ton de l’âge romantique, mériterait une plus grande variété d’expression pour ne pas donner, parfois, l’impression de poser un peu – que peut renforcer le vestiaire changeant conçu par Graciela Galan, pour certes incarner les diverses situations sociales de la vie de Clara. C’est quand le ton s’apaise dans l’intériorité que la narration trouve sa plus grande justesse, et le retour à la correspondance avec Brahms, sur les arpèges de la Valse op. 39 n°15, aurait pu faire une délicate conclusion apaisée à cette condensation théâtrale où la musique se mêle à la mémoire.

Mais cet aspect ne résume peut-être pas une fresque où le destin d’une femme, qui fut une artiste de premier plan, est ballotté par les tragédies conjugales et familiales. Le dévouement à Robert n’empêchera pas son époux de sombrer, et l’évocation des dernières retrouvailles au seuil de la mort se distingue par une tension émouvante. Juste avant le rideau sur les premiers accords du Concerto en la mineur dont Clara Wieck fut l’une des grandes interprètes en son temps, les choeurs tourmentés – enregistrés – du Dies Irae du Requiem de Schumann, une de ses dernières œuvres, totalement méconnue, referment, à la manière d’un finale quasi opératique, un voyage à la croisée des injonctions contradictoires qui ont traversé une épouse, mère et concertiste à la carrière européenne dont le génie de compositrice fut occulté. On en découvre deux pages habilement glissées lors de l’épisode où elle choisit un poème de Heine qu’elle veut s’empresser de mettre en musique avant Robert, Ich stand in dunklen Traümen, le premier des six Lieder op. 13, chanté, comme les quatre des seize numéros des Dichterliebe de Robert Schumann, par le baryton Sam McElroy, qui doit, entre une entrée en scène un peu fragile et des effets de mezza voce, affronter une tessiture tendue.
Entre les accents apaisés des Intermezzi de Brahms op.117 et op. 118, les miniatures pianistiques de Schumann, en plus des lieder de l’opus 48, tirées, entre autres du Carnaval, des Scènes d’enfants ou des Etudes symphoniques, qui accompagnent toute la complexité du lien unissant Clara et Robert, et les sons enregistrés, cette forme hybride comme aime les défendre La Cité Bleue de Genève fait revivre, avec autant de pertinence musicale que pédagogique, une figure majeure d’une histoire de la musique qui ne devrait plus oublier de se conjuguer également au féminin.
Gilles Charlassier
