Les Sentinelles de Clara Olivares mis en scène par Chloé Lechat © Frédéric Desmesure

Création à Bordeaux de l’opéra de Clara Olivares, Les Sentinelles

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Après avoir proposé une version condensée du Chapeau de paille de Florence à l’Auditorium avec les artistes du Choeur, l’Opéra de Bordeaux présente la création du deuxième opéra de Clara Olivares, Les Sentinelles, sur un livret de Chloé Lechat, qui signe également la mise en scène. Dirigée par Lucie Leguay, la production conçue selon la logique zéro achat confirme la dynamique artistique et citoyenne initiée par Emmanuel Hondré depuis le début de son mandat à Bordeaux.

Fruit d’une rencontre avec Chloé Lechat lors d’un atelier « l’opéra en création » organisé par le Festival d’Aix-en-Provence en 2019, le deuxième opéra de Clara Olivares – conçu, comme le premier, Mary, pour ensemble, marionnettes et électronique en temps réel, avec une certaine économie de moyens, même s’il requiert un effectif orchestral d’une trentaines de pupitres – s’affranchit de certaines hiérarchies dramaturgiques traditionnelles dans le répertoire lyrique, sur un traitement contemporain de l’éternelle inconstance des amours et de la difficulté à se dire la vérité, dans le couple comme dans la famille. Les Sentinelles décrit le mal-être tragique d’une enfant surdouée, E, témoin de la nouvelle idylle de sa mère, A, avec un couple de femmes, B et C, dont la relation commence à montrer des signes de fatigue. En désignant les personnages par de simples lettres, le livret prétend ne pas contraindre l’imagination du spectateur, sans penser que la caractérisation des protagonistes – A est libraire, B architecte et C comédienne – les ramènent à une catégorie socio-professionnelle supérieure qui correspond certes le plus souvent à celle du public lyrique dans une métropole comme Bordeaux.

Les Sentinelles de Clara Olivares mis en scène par Chloé Lechat © Frédéric Desmesure

La manière avec laquelle la musique développe le théme de l’incommunicabilité entre les êtres révèle une ambivalence semblable à celle dont fait preuve le récit. Sur un texte qui traduit les apories des émotions et des faux-semblants dans une langue quotidienne aux confins du naturalisme et de la banalité, la partition, jalonnée d’interludes, se souvient de Pelléas et Mélisande, en oubliant que l’univers suggestif de Maeterlinck, comme celui de l’écriture debussyste, est fondé sur la transsubstantiation du trivial. Le naturel et la fluidité de l’écriture vocale de Clara Olivares, qui s’inscrit dans la rupture de l’opéra d’aujourd’hui avec les avant-gardes inchantables, semble oublier que dans le modèle impressionniste, elle était un artifice comme un autre, pour saisir l’évanescence des émotions, en réaction au lyrisme plus déclamatoire du wagnérisme. De la poésie mystérieuse du conte ne reste qu’un réel quintessencié aux limites de l’abstraction. Et le dosage expressif d’une dramaturgie cohérente et habilement construite comme un flash-back d’un tragique accident révélé dans les dernières secondes, le suicide de E, retient un peu trop le potentiel expressionniste à la Wozzeck du tomber de rideau.

Les Sentinelles de Clara Olivares mis en scène par Chloé Lechat © Frédéric Desmesure

Du moins, la conception zéro achat du spectacle élaboré par la librettiste illustre la fécondité du projet d’opéra citoyen porté par Emmanuel Hondré depuis le début de son mandat à Bordeaux – pour des raisons autant économiques qu’environnementales, dans un holisme écologique dans toute l’extension, souvent négligée, du terme. Sous les lumières de Philippe Berthomé qui contribuent à l’intimisme psychologique de la narration, la blancheur presque clinique du décor dessiné par Céleste Langrée n’oublie pas de moduler les espaces domestiques des unes et des autres avec quelques éléments mobiliers. Les choix vestimentaires de Sylvie Martin-Hyszka participent de la caractérisation des protagonistes, entre la fébrilité angoissée de A, l’allure plus posée de B et l’impulsivité passablement immature de C, plus sûrement peut-être que la typologie vocale, en dépit des intentions manifestes de la compositrice. Quant aux vidéos réalisées par Anatole Levilain-Clément, elles illustrent les confessions de E à sa psychothérapeute, une voix enregistrée au timbre grave et rassurant, dans une esthétique de cartoon avec des yeux tournoyant comme un vortex – symbole appuyé du tourbillon de questions qui assaille l’adolescente trop intelligente pour son âge.

Les Sentinelles de Clara Olivares mis en scène par Chloé Lechat © Frédéric Desmesure

L’incarnation du trio de solistes compense également heureusement le relatif schématisme des personnages, et leur donne une présence sensible. Anne-Catherine Gillet, A, se distingue par une intonation pastel jamais mièvre et toujours sur le fil, avec une émission souple que dramatise une authentique tension expressive qui contraste avec l’éclat nerveux de Camille Schnorr, alias C. Sylvie Brunet-Grupposo fait entendre, dans le mezzo plus serein de B, une homogénéisation bénéfique d’un timbre riche d’harmoniques. Confiées à une comédienne, Noémie Develay-Ressiguier, les interventions de E évitent le cliché de la voix d’enfant, qui, dans le cas d’une fille surdouée, serait une caricature d’autant moins pertinente. Elles constituent une judicieuse respiration dans un monochromatisme lancinant qui pourrait parfois évoquer le Glass des Enfants terribles, et que Lucie Leguay met en valeur à la tête de l’12. Stigmate de la référence à Pelléas, les interludes cherchent à immerger le spectateur dans des atmosphères qui à trop vouloir être fixées, finissent par restreindre la palette. Sans doute, la création des Sentinelles, courageusement soutenue par Bordeaux, Limoges et l’Opéra Comique, n’est-elle encore qu’un essai. Mais n’est-ce pas le prix de l’ouverture du répertoire : la richesse des propositions vaut peut-être mieux que de trop rares réusssites parfois académiques.

Gilles Charlassier