La chorégraphe Cristina Caprioli © Jens Wazel

Cristina Caprioli et Trajal Harrell à la 18ème Biennale de danse de Venise

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La 18ème Biennale de danse de Venise attribue le Lion d’or à Cristina Caprioli et le Lion d’argent à Trajal Harrell, deux visages des explorations contemporaines qui inscrivent le geste chorégraphique dans une pensée transversale, ainsi que l’illustrent, dans la lignée d’une programmation intutilée We humans, deux créations présentées en début de festival : Benchs et Sister or he buried the body.

Danseur et chorégraphe américain, Trajal Harrell enjambe les frontières entre les genres dans une pratique au carrefour de la danse contemporaine, du voguing et de la performance, ainsi que l’illustre, par exemple, Twenty looks or Paris is burning at the Judson Church, où il interroge les impensés de l’écriture de l’histoire chorégraphique. Cette approche, qui s’inscrit dans les déconstructions postmodernes, élargit le champ de la danse au-delà de la performance physique et scénique.

Le chorégraphe Trajal Harrell © Bea Borgers

Le solo qu’il propose à la Sala d’Armi à l’Arsenale, Sister or he buried the body, a l’allure d’une étude aux confins de la pantomime. Vêtu d’une jupe aux couleurs rappelant les chamarres afro-américaines, Trajal Harrell s’assied sur un tabouret dans un espace étroit et symboliquement délimité face à une audience installée à même le sol sur des coussins, tandis qu’il déclenche des morceaux pops sur une micro-chaîne portable rétro. Avec une tension dans les mains et les traits du visage, c’est une sorte d’études de caractères en gros plan qui est livrée à travers les émotions et les souvenirs qui semblent prendre possession de l’artiste performeur – une plongée intime à la mesure d’une scène qui ne l’est pas moins pour approcher l’émergence du geste.

Avec Cristina Caprioli, c’est un autre versant de l’exploration chorégraphique qui est récompensé, par un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. Née en Italie, elle a dansé sur les scènes de New-York, d’Allemagne, d’Autriche et de Suède, où elle s’est installée depuis les années 80. Depuis plus de trente ans, son travail investit la danse, la vidéo, l’installation artistique, la performance et l’écriture, dans une réflexion multiforme sur les potentialités expressives du corps, au-delà des codifications traditionnelles.

La chorégraphe Cristina Caprioli © Jens Wazel

L’acuité de sa sensibilité à l’interaction avec l’environnement s’affirme avec la création à ciel ouvert, dans une allée voisine de la viale Garibaldi, The Bench, confiée à des étudiants sortis des écoles et des conservatoires. Dans un corridor ombragé où se mêlent passants et spectateurs, certains corps se figent et scrutent lentement l’auditoire : c’est une manière d’introduction pour les danseurs, comme une présentation qui, par la rupture avec le rythme urbain, dessine un espace scénique. Celui-ci n’aura rien d’une continuité et homogène, avec des interprètes disséminés sur une large bande de plusieurs dizaines de mètres, faite de cailloux blancs, et ouverte sur le monde extérieur. Poussant la question du point de vue subjectif dans ses conséquences ultimes, la position dans une salle ayant nécessairement un impact sur le regard vers le plateau, le dispositif conduit ainsi à morceler l’attention tantôt sur un soliste ou un groupe, qui prennent parfois des poses autour de bancs, dont ils épousent les formes.

Dans un silence habité par la torpeur de la mi-journée, les corps se confondent avec les choses, et sondent, de manière plastique et poétique, notre humanité, dans une fusion vivante avec l’état inanimé des objets. L’allée se vide peu à peu, au fil des combinaisons qui se dénouent, avec le départ des interprètes vers la rue, sorte de coulisses sans retour. Avec The Bench, le public fait l’expérience tangible d’une élaboration symbolique de la scène, et d’une danse où la pensée et la perception sensuelle vont de pair.

Gilles Charlassier