Programmée par Wayne McGregor qui vient de voir son mandat prolongé pour deux ans, la 18ème Biennale de danse de Venise propose, sous le titre We Humans, des explorations chorégraphiques autour de notre perception du monde, faisant appel aux médias numériques, à l’exemple de Waves de Cheng Tsung-Iung, avec la Cloud Gate Dance Theater of Taïwan, tandis que d’autres pièces s’appuient sur les ressources de l’improvisation ou de l’installation plastique.
L’utilisation du numérique dans un spectacle représente toujours un risque de rester à une fonction d’illustration. Tel n’est pas le cas de Waves que Cheng Tsung-Iung a conçu avec l’artiste multimédia japonais Daito Manabe – qui avait, entre autres, signé la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Rio en 2016 – pour les cinquante ans de sa compagnie Cloud Gate Dance Theater à Taïwan en 2023, et donné au Teatro Malibran pour une première européenne dans le cadre de la Biennale de danse.

Prolongé par une capillarité faite de fils réels et virtuels, un corps traverse la scène. Cette image augurale présente en germe tout le dialogue entre la présence physique et la production de l’intelligence artificielle où la seconde est comme l’ombre de la première. La fluidité de la gestuelle, articulée en particulier autour du bassin, met à équivalence bras et jambes en une plasticité non moins jubilatoire que la souplesse des interprètes. Au fil des combinaisons, du solo au tutti, des vidéos reconstituent un sorte de négatif du mouvement, plongeant comme dans le revers numérique de sa texture. Porté par la création visuelle et sonore de Daito Manabe, cette hybridation ondulatoire où l’oeil est emporté par une virtuosité sans repos se referme sur une dernière image virtuelle d’un visage s’effaçant progressivement dans le néant : à partir d’une idée somme toute assez simple, Waves affirme une ivresse de la danse qui peut être l’un des visages de son mode de penser.
Au Teatro alle Tese, dans le complexe de l’Arsenale, Maria Campos propose, avec Natural order of things, une autre écriture de la fluidité, dans une dynamique qui rappelle l’improvisation, où le propos émerge au fil du développement. Dans un scénographie tamisée avec Guy Nader, l’ensemble des danseurs forment une unité homorythmique, sur le minimalisme musical de Coti K. Peu à peu, les mouvements se différencient dans des combinaisons diverses. L’hypnotisme un peu sédatif du début trouve sa pulsation avec des jetés et des torsions rotatives qui conjuguent énergie et élégance, et entraînent le spectateur dans son mouvement irrésistible.

Toujours à l’Arsenale, mais dans l’espace du Tese dei Soppalchi, Posguerra de Melisa Zulberti assume le parti de l’installation. Après une lutte entre deux femmes qui tentent de se relever l’une l’autre, représentant sans doute une tentative de survie, les déambulations des solistes au milieu de pavés aux allures de catafalques recouverts de reflets métalliques semblent errer dans une eschatologie évoquant vaguement Star Wars, sur une bande sonore prégnante. L’anxiété qui sourd aurait pu être résumée de manière plus concise pour rejoindre ses potentialités plus picturales et plastiques que spécifiquement chorégraphiques. Quant au dispositif vidéo autour des anatomies conçu par Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, dans la Sala d’Armi A, au milieu des espaces d’expositions de la Biennale d’Art, il souligne de manière encore plus directe la crudité, et parfois la violence du biologique, complétant ainsi un kaléidoscope d’exploration de l’humanité par les expressions corporelles et chorégraphiques.
Gilles Charlassier
