L'ensemble Los Elementos ©Los Elementos

Premier concert français de l’ensemble Los Elementos au Festival de Saintes

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Placée sous la direction artistique de Hervé Niquet, l’édition 2024 du Festival de Saintes offre à l’ensemble Los Elementos son premier concert en France avec la redécouverte du répertoire baroque espagnol du Siècle des Lumières, dans un programme conçu comme la reconstitution d’un office à la chapelle royale de Madrid autour d’une Messe brève à 6 voix de Jose de Nebra.

Los Elementos@Anaele Letan

Les affinités du Festival de Saintes avec le répertoire baroque remontent à sa fondation par Alain Pacquier en 1972. L’ouverture de la programmation à l’ensemble de l’histoire de la musique sous l’impulsion de Philippe Herreweghe n’a pas tari sa vocation de découvreur de talents, aux côtés des artistes établis. C’est dans cette dynamique que Hervé Niquet, qui a conçu l’édition 2024, a invité le jeune ensemble Los Elementos, basé à Bâle, à faire ses premiers pas en France. Fondée en 2018 par le contre-ténor Alberto Miguélez Rouco, la formation se veut comme un fer de lance de la redécouverte de tout un patrimoine musical qui sommeille dans les bibliothèques, et qui, contrairement aux Baroques français, anglais ou allemand, recelant certes encore des trésors à exhumer, reste pour le moment totalement oublié. Porté par sa curiosité pour le corpus liturgique, Hervé Niquet a proposé à Los Elementos de recréer, dans la nef de l’Abbaye aux dames, un office à la chapelle royale de Madrid au milieu du XVIIIème siècle, autour de la Misa a 6 Seruite Domino in letitia, créée en 1754.

Los Elementos@Anaele Letan

Présenté par l’alto et chef de l’ensemble venu s’excuser de sa méforme vocale, le programme est légèrement adapté avec l’ouverture par les deux premiers numéros de la cantate de Francesco Corselli, Rompa señor, mi acento, prévue initialement en milieu de concert – le récit homonyme augural et l’air Llegar quiero – qui, au-delà du timbre diaphane et élégiaque du soliste, sensible même avec son indisposition, offre la surprise d’entendre une cantate sacrée mêlant le style napolitain avec une écriture religieuse en langue vernaculaire qui rappelle le luthérianisme.

L’empreinte de l’Italie, et plus précisément de Naples, dont le royaume, à l’époque, appartenait à la même couronne des Bourbon que l’Espagne, est perceptible tout au long de la messe de Jose de Nebra, introduite par un Preludio extrait d’une Sinfonia en sol menor. La polyphonie aérée, empreinte de sentiment, du Kyrie met en évidence la plénitude de la sonorité instrumentale. Avec un continuo mêlant l’orgue et l’archiluth, le frémissement mélodique des violons et la coloration par les hautbois, la facture orchestrale sert d’écrin dynamique à l’alternance entre choeurs et passages solistes dans le Gloria, où se distingue l’intonation précise, parfois presque mordante, du baryton Yannick Debus. Le Graduel révèle un sens de la caractérisation des épisodes, qui, si elle se souvent de la dramatisation des grandes fresques de Bach ou Vivaldi, à l’exemple de la césure dans le registre dans Et incarnatus est, condense l’expression avec une économie dans les développements annonciatrice des Messes brèves de Haydn. La concision du Sanctus n’en met que mieux en évidence son élan lumineux, avant un Agnus Dei intérieur, plus proche de la consolation que de la douleur, succédant à une Elevacion et au Despacio, pages instrumentales de recueillement absentes de la nomenclature des messes à laquelle le public est habitué.

Los Elementos@Anaele Letan

Le concert se referme avec une autre cantate de Corsetti, Hueca laurel frondoso, datée, comme la première, des années 1740. La virtuosité d’allure italienne, portée par la soprano, s’épanouit dans les deux airs célestes, Planeta superior et Laurel que amparas, sans jamais être réduite à une fonction ornementale. La qualité théâtrale de l’inspiration du compositeur né à Piacenza se confirme dans l’hymne Ave Maris Stella pour 4 voix, écrit en 1761, où le contrepoint est habillé par une séduisante habileté mélodique, dont les interprètes rehaussent la fluidité. Un bis de José de Nebra, Cum Jubilo, offre à l’auditoire un viatique aussi enthousiasmant que les perspectives ouvertes par Alberto Miguélez Rouco et son ensemble Los Elementos – des musiciens à suivre assurément, et qui, avant de redonner ce programme au Festival d’Innsbruck, proposeront à Prades un florilège lyrique autour d’extraits de zarzeluas de Jose de Nebra et Sebastian Duron, répertoire à l’origine de la formation.

Le lendemain matin, c’est un autre jeune ensemble, désormais bien référencé auprès des amateurs français, Près de votre oreille, qui monte sur la scène de l’Auditorium de l’Abbaye aux dames. Robin Pharo et ses comparses emmènent dans un voyage sur les terres britanniques et irlandaises, au milieu de ce XVIIème où la couronne anglaise, renversée, avait laissé la place à la puritaine République de Cromwell qui avait banni les théâtres. L’intimité de la viole de gambe, au carrefour des musiques savantes et populaires, fait une mise en bouche idéale avant le déjeuner.

Gilles Charlassier