Orchestre symphonique de La Monnaie, sous la direction d'Alain Altinoglu © FIC – Bertrand Schmitt

Ouverture symphonique franco-germanique au Festival international de Colmar

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L’édition 2024 du Festival international de Colmar, la deuxième imaginée par Alain Altinoglu, s’ouvre sous la baguette du directeur artistique avec son Orchestre symphonique de la Monnaie, dans un voyage sous les feux du Romantisme associant Wagner, Mahler et Franck qui confirme la maîtrise du chef français dans l’équilibre entre attention aux détails et conduite de l’architecture expressive de la musique.

Orchestre symphonique de La Monnaie, sous la direction d’Alain Altinoglu © Fic – Bertrand Schmitt

Disparu au printemps, le fondateur du Festival international de Colmar, Hubert Niess, fait l’objet d’un bref hommage en préambule du concert inaugural de l’édition 2024, saluant un engagement qui a fait rayonner la ville alsacienne grâce à l’excellence musicale. Alain Altinoglu, qui a pris le relais en 2023, en fait la démonstration avec le rendez-vous symphonique d’ouverture, aux côtés de l’Orchestre symphonique de la Monnaie, dont il est le directeur musical depuis 2016. Dès les premières notes, évanescentes, du Prélude de Lohengrin, s’affirme une acuité expressive qui contrôle l’étoffement progressif de la texture sonore sans jamais contraindre la fluidité des interventions des pupitres. Apprivoisant l’acoustique de l’Eglise Saint-Matthieu, le déroulement organique de la pièce s’affirme comme une transformation continue et ondulatoire de la pâte orchestrale qui pourrait tout aussi bien être celle des éléments suggérés par la partition. En wagnérien intuitif, le chef français fusionne le sensuel et le spirituel en une seule expérience sensible porteuse du message musical.

Orchestre symphonique de La Monnaie, sous la direction d’Alain Altinoglu © Fic – Bertrand Schmitt

Une telle alchimie se confirme dans Les Chants d’un compagnon errant (Lieder eines fahrenden Gesellen) de Mahler, avec Stéphane Degout. Si le tempo du premier lied annonce un choix d’une certaine modération, elle ne se confond jamais avec quelque lourdeur que ce soit et favorise une précision dans la déclamation soulignant la douleur palpitant dans le cœur de l’amoureux éconduit. L’articulation se révèle un peu en retrait dans la section centrale, illusion de joie, comme dans l’allant de Ging heut’ morgen über’s Feld – dont le thème sera repris par Mahler dans sa Symphonie n°1. Mais la sincérité de l’émotion ne se relâche à aucun moment, et trouve dans le troisième numéro des déflagrations dramatiques portées, telles des coups de lame, pour reprendre les mots du poème, sans emphase inutile. L’équilibre entre retenue et intensité de l’affect ne se dément pas dans la mélancolie languide du dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz – avec son motif de marche funèbre que le compositeur a réutilisé pour le troisième mouvement de la même Symphonie n°1. Encore plus contenue, la puissance du feu orchestral soutient avec une justesse accrue la vérité du phrasé du baryton. En bis, une page de jeunesse, Zu Strassburg auf der Schanz, ne se contente pas d’un simple clin d’oeil local, et fait découvrir un exemple précoce du génie mahlérien où le trivial affleure au cœur du sublime.

Orchestre symphonique de La Monnaie, sous la direction d’Alain Altinoglu © Fic – Bertrand Schmitt

Après l’entracte, la Symphonie en ré mineur de Franck contraste par l’épanouissement sans réserve ni ostentation des timbres de la phalange belge. Si la densité de l’écriture du Liégeois naturalisé Français révèle l’empreinte de l’école germanique et du wagnérisme en vogue à l’époque, les traits solistes irisant la pâte sonore n’oublie pas la tradition de son pays d’adoption. Alain Altinoglu met en valeur la cohérence de cette double identité, depuis l’introduction Lento qui débouche sur les éclats d’un vigoureux Allegro ma non troppo. Les pizzicatti de l’Allegretto donnent à entendre la chaleur charnue des cordes de La Monnaie, qui s’inscrit dans une cohérence d’ensemble que l’on retrouve dans le Finale, Allegro non troppo, où l’évidente intelligence de la construction cyclique de l’oeuvre s’exalte avec une fougue aussi alerte dans la dynamique du mouvement que dans les éclairages sur les métamorphoses des motifs musicaux des deux mouvements précédents. Le public de Colmar aura pu applaudir la maîtrise d’Alain Altinoglu le lendemain avec l’Orchestre symphonique de la Monnaie dans un programme anglais qui témoigne d’une direction artistique où grands classiques et chemins de traverse se complètent en une émulation mutuelle. A Colmar, l’excellence se fait oécuménique.

Gilles Charlassier