L‘Opéra national Montpellier Occitanie présente, enfin, la mise en scène de Falstaff de David Hermann, après des reports liés à la crise sanitaire du covid. Sous la direction aussi experte que gourmande de Michael Schonwandt, Bruno Taddia offre une incarnation savoureuse et ciselée du rôle-titre du dernier opéra de Verdi, entouré par un plateau vocal foisonnant.

S’il est un spectacle qui s’est fait désirer, c’est bien la mise en scène de Falstaff de David Hermann, coproduction avec Nuremberg que le public occitan n’a pu découvrir à cause de la crise sanitaire du covid – et qui est ici reprise par Jean-Philippe Guilois. La sobriété du décor de Jo Schramm, où tout est contreplaqué, des façades de résidences modernes méridionales avec antenne parabolique et kebab au rez-de-chaussée, ou l’intérieur de la maison de Ford, jusqu’à la voiture et la piscine. Parfois meublée de quelques vidéos, à l’exemple d’un singe grimpant le long d’une gouttière qui finit par se confondre avec l’image du galon du rideau de scène, cette manière de souligner la facticité théâtrale de l’histoire, comme des rapports sociaux, a des allures de maquettes pour une de magazine aux yeux de ceux qui attendraient une caractérisation spatio-temporelle plus franche, même si les apparitions secondaires, hôtelier, page et jeunes filles au pair, utiles à une illusion de réalisme conventionnel, ne sont pas négligées.

Mais cette sobriété, que partagent moins les costumes chamarrés de Carla Caminati, en particulier dans la dernière scène, à minuit au parc où, sous les lumières nocturnes de François Thouret, le déguisement de Falstaff fait penser à celui de Toni Erdmann dans le film de Maren Ade, a l’avantage de recentrer l’attention du public sur la musique et le jeu d’acteurs. C’est sur la conclusion que David Hermann prend le plus de liberté avec la lettre de la pièce. Nannetta et Fenton se sont pas les seuls à former couple, sous le regard plus ou moins réconcilié des époux Ford. L’appariement entre Bardolfo et Caïus est pris au sérieux, tandis que Falstaff et Quickly contractualisent leur tandem, laissant Meg livrée à sa solitude suicidaire.
Avec Bruno Taddia, le rôle-titre devient un dandy transalpin qui, loin de se réduire à un homme bedonnant, aveugle sur la séduction qu’il exerce et la naïveté des femmes, manie l’ironie morale avec une maestria aussi exemplaire que la précision d’un chant et d’une déclamation exemptes de la pesanteur bouffe dans laquelle le caractère est parfois enfermé. Les moindres nuances expressives se révèlent avec une irrésistible netteté. Même berné, le personnage fait ici ressortir les paroles pourtant explicites du livret, qui suggèrent combien il se sait le point de gravité comique de l’intrigue.

Autour de cette intelligence irradiante, on reconnaît quelques emplois servis magistralement, à l’exemple du Bardolfo de Loïc Félix, à la verve alerte et bien sonnante, ou du Caïus campé par Yoann Le Lan. David Shipley ne manque pas de gouaille en Pistola. Des trois mégères, c’est sans doute la Meg de Marie Lenormand qui se fait sans doute la plus discrète. Angélique Boudeville séduit par une intonation lumineuse qui porte la vitalité de la matrone. A défaut de l’onctuosité des grandes Mrs Quickly, Kamelia Kader se glisse parfaitement dans l’urbanité cauteleuse de la commère. Julia Muzychenko fait chatoyer la juvénilité fruitée de Nannetta, face au Fenton de Kevin Amiel, sympathique presque jeune premier un peu gauche, sous l’œil courroucé du Ford robuste en costume bleu persan d’Andrew Manea, autorité patriarcale que les femmes mettent en déroute.
A la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, Michael Schonwandt partage de manière communicative son amour infini pour une partition qu’il connaît intimement. Avec la complicité de pupitres dont il fut le chef principal pendant une décennie, le chef danois exalte la trame de pastiches, échos et citations tramée par un Verdi qui paraphrase ses propres compositions mais aussi d’autres maîtres comme Rossini. Cette jubilation musicale emmène dans son élan les choeurs préparés par Noëlle Gény, pour un Falstaff qui fait on ne peut meilleur augure pour cette nouvelle année.
Gilles Charlassier
