Pour les fêtes de fin d’année, l’Opéra de Lyon présente une nouvelle production des Contes d’Hoffmann d’Offenbach. La mise en scène pleine d’habiletés et de trouvailles de Damiano Michieletto est dirigée avec une remarquable intelligence expressive par Emmanuel Villaume, et met en avant le lyrisme chaleureux d’Ivan Ayon Rivas dans le rôle du poète aux amours maudites.

Vingt ans après la mise en scène de Laurent Pelly, créée sous la direction de son complice ès Offenbach Marc Minkowski, et reprise en 2013, l’Opéra de Lyon présente une nouvelle lecture des Contes d’Hoffmann, coproduite avec Londres, Sydney et Venise. Damiano Michieletto tire parti de la multiplicité des versions du dernier ouvrage du compositeur français, dont le travail d’orchestration et d’ajustements au gré des répétitions a été interrompu par la mort.
Si le décor unique de Paolo Fantin, avec sa perspective d’intérieur, reprend des procédés éprouvés, son habillage évolue avec une véritable intelligence dramaturgique au fil des cinq actes. L’antichambre du prologue dans la taverne de Maître Luther devient une salle de classe du professeur Spalanzani, avec le pupitre d’Olympia en position de balcon de Juliette Capulet, sur un pan de mur occupé par la chambre en alcôve d’Antonia, avant un acte vénitien aux allures de grande fête chez Flora dans La Traviata, et le retour au dispositif initial, coulisses du triomphe de La Stella. Les lumières d’Alessandro Carletti déclinent les atmosphères successives, entre les éclairages blafards d’arrière-scène au début, les néons éclatants de la démonstration d’Olympia, le rose sentimental de la maison Crespel qui vire au rouge diabolique à l’arrivée du docteur Miracle, que l’on retrouve aussi garance chez la tentatrice Giulietta.

La relecture de Damiano Michieletto s’autorise quelques décalages avec la lettre du livret – à l’occasion rectifié pour les besoins du spectacle. Ce n’est plus en étudiant, mais en perroquet que se déguise La Muse – qui, et c’est sans doute la rupture la plus évidente avec la tradition, n’interprète pas également le rôle de Nicklausse – l’un et l’autre dans des couleurs très vives avec les costumes de Carla Teti, se chargeant de paillettes pour les figurants sataniques aux allures de vamps musculeuses. Le parallèle entre la fête mondaine et le patronage scolaire accompagne avec un certaine maîtrise le triomphe puis la chute d’Olympia. La chanteuse Antonia devient une danseuse blessée pour mieux rendre visible la menace qui l’empêche de se livrer sans risque à son art, même si le métier du metteur en scène italien a sans doute choisi ainsi une relative facilité.
Mais c’est dans ce même acte que l’intelligence de la partition se révèle le mieux. Secondée par la baguette d’Emmanuel Villaume, la direction d’acteurs fait ressortir, en particulier par l’isolation des duos, combien l’ombre de Verdi et de ses archétypes plane sur cette partie de l’œuvre d’Offenbach, et son authentique instinct dramatique s’est libéré de sa posture d’amuseur. Le Docteur Miracle prévient que Hoffmann se lassera d’Olympia comme Germont avertit Violetta de la fugacité de l’amour et de la jeunesse. Antonia meurt dans les bras de son père comme Gilda dans ceux du sien à la fin de Rigoletto. La fin du trio entre Hoffmann, Crespel et Miracle, « D’épouvante et d’horreur », fait penser au duo passionné entre Carlos et Posa au deuxième acte de Don Carlos, et la confrontation entre le docteur et le père a quelque chose de celle entre Philippe II et le Grand Inquisiteur. La trouble atmosphère de fête chez Giuletta a un parfum de celle donnée par Flora Bervoix, que l’on retrouvera quelques années plus tard dans le tripot où Manon et Des Grieux se perdront sous la plume de Massenet. Avec le retour de tous les protagonistes, le finale se construit comme un magnifique tableau chorégraphique digne des tombés de rideau des plus grands ballets du répertoire, où se figent les derniers mouvements coordonnés par Chiara Vecchi, et s’élucide enfin, au moins visuellement, enfin tout le puzzle du spectacle imaginé par Damiano Michieletto.*

Dans le rôle-titre, Ivan Ayon Rivas se distingue par un lyrisme chaleureux, entre les emportements juvéniles de l’amoureux transi et les élans désabusés du poète déchu aux allures de clochard plus ou moins céleste. Autour de celui qui reçoit sans doute l’accueil le plus enthousiaste de la part du public, la distribution compte pas moins de cinq membres du Lyon Opéra Studio. Eva Langeland Gjerde fait une démonstration gourmande des acrobaties vocales d’Olympia en boucles automatiques. Jenny Anne Flory affirme non sans rondeur la bienveillance de la Muse et le souvenir de la Voix de la mère. Filipp Varik assume les interventions de Nathanaël, tandis que celles de Schlemil et Hermann reviennent à Alexander de Jong, avec une rusticité sans débraillé partagée avec le Luther campé avec un sens du caractère par Hugo Santos.
Après l’aventure des trois héroïnes à l’Opéra Comique à la rentrée, Amina Edris se concentre sur celle qui correspond le mieux à sa tessiture. Avec un timbre au chromatisme resserré, son Antonia privilégie une sincérité du sentiment. Par ses moyens amples, Clémentine Margaine impose une Giuletta maîtresse-courtisane. Marko Mimica décline le cynisme de Lindorf, l’avidité de Coppelius, ainsi que la noirceur du docteur Miracle et de Dapertutto. Les quatre emplois comiques – Andrès, Cochenille, Frantz et Pitichinaccio – sont assurés par Vincent Ordonneau. Victoria Karkacheva propose un Niklausse nourri, sans lourdeur inutile. L’émérite Vincent Le Texier résume parfaitement la carrure paternelle de Crespel et François Piolino se délecte des élucubrations de Spalanzani. Préparés par Benedict Kearns, les choeurs affirment leur présence dans le commentaire de l’action, et donnent toute leur mesure dans le finale. Quant à la direction d’Emmanuel Villaume, elle fait ressortir, avec une évidente intelligence expressive, la palette dramatique de la partition, puisant sa substance autant dans l’inspiration légère d’Offenbach que dans la connaissance intime, par le compositeur, des recettes du versant plus tragique du répertoire lyrique.
Gilles Charlassier
