Alexander Malofeev et l'Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort sous la direction d'Alain Altinoglu © FIC – Bertrand Schmitt

Festival international de Colmar (2) : Gourmandise slave et d’ailleurs

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Après une ouverture aussi audacieuse que jubilatoire, Alain Altinoglu et l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort donnent leur deuxième concert de l’édition 2025 du Festival international de Colmar avec le Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov sous les doigts du prodige Alexander Malofeev. Cette journée du 4 juillet faisait également découvrir un jeune duo violon et violoncelle, les frères Ispir, et le nouveau programme du Sirba Octet, Tzusamen.

Alexander Malofeev et l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort sous la direction d’Alain Altinoglu © FIC – Bertrand Schmitt

Avec deux grandes œuvres de la musique russe, le deuxième concert de l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort propose un condensé de virtuosité qui fait aussi écho à l’histoire du festival, dirigé pendant trente ans par Vladimir Spivakov, succédant en 1989 au fondateur Karl Münchinger.

Cheval de bataille du répertoire pianistique, le Concerto n°2 en do mineur opus 18 de Rachmaninov ne se réduit pas à une simple démonstration technique sous les doigts d’Alexander Malofeev. L’évidente puissance du toucher, qui assoit la gravité des basses dans l’entrée du soliste, sait se retourner en une souplesse musicale et inventive, éclairant de manière personnelle les modulations harmoniques. Cette richesse d’accents du Moderato augural se retrouve dans un Adagio sostenuto au lyrisme dénué de toute affectation. La concentration du jeu propulse l’Allegro scherzando final vers une étourdissante émulation complice avec l’orchestre d’où sort vainqueur l’ivoire d’un clavier parfaitement maîtrisé. La mélopée intimiste du Nocturne La Séparation de Glinka donnée en bis confirme que chez Alexander Malofeev, à l’impressionnante étendue des moyens est complémentaire une authentique sensibilité intérieure.

L’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort sous la direction d’Alain Altinoglu © FIC – Bertrand Schmitt

Après l’entracte, l’ivresse passe à l’orchestre seul avec la célèbre suite Shéhérazade opus 35, résumé de tout l’art de coloriste du magicien symphonique qu’était Rimski-Korsakov. Alain Altinoglu ne se fait pas prier pour en révéler toutes les saveurs, et ce dès l’introduction de La mer et le vaisseau de Simbad, qui sert d’écrin à la première des nombreuses interventions du violon solo Ulrich Edelmann – remarquable d’engagement et de caractérisation expressive. Les arabesques du Récit du prince Kalender, et plus encore du duo entre Le jeune prince et la jeune princesse, emmènent l’auditoire dans une féerie orientale rayonnant de mille feux, qui exalte tout son pittoresque dans le finale, magnifié par une direction attentive à mettre en lumière – avec une gourmandise communicative dans une sonorité roborative – chacun des pupitres, sans jamais perdre de vue la vitalité organique de la partition. Le séjour de la phalange allemande, sous la baguette d’Alain Altinoglu, à Colmar, se conclut avec une troisième soirée Haydn et Brahms, qui met en avant son trompette solo Sebastian Berner.

Luka et Léo Ispir © FIC – Bertrand Schmitt

Le menu musical du festival alsacien ne se limite pas au symphonique. A midi trente, le premier des rendez-vous au Koïfhus, l’Ancienne Douane, fait découvrir un duo soutenu par la Fondation Gautier Capuçon. Le violoniste Luka Ispir et son frère cadet Léo au violoncelle ouvrent le concert avec des arrangements de Préludes et Inventions de Bach, qui révèlent une belle osmose dans la lumineuse respiration contrapuntique. Plus proche de l’original, la transcription du Duo n°1 pour violon et alto en sol majeur K. 423, légèrement postérieur à L’Enlèvement au sérail, porte l’empreinte de la découverte des œuvres du Cantor de Leipzig dans la bibliothèque impériale grâce au baron van Swieten. La création du duo pour violon et violoncelle Street of Memories opus 115 du prolixe Fazil Say séduit par un éclectisme indifférent aux querelles esthétiques, et sert d’antichambre à l’une des grandes pièces du répertoire pour cette formation, la Sonate de Ravel, travaillée avec sérieux, avant la Passacaille de la Suite en sol mineur KWV 432, revue par Halvorsen et redonnée en bis.

Sirba Octet © FIC – Bertrand Schmitt

Enfin, au Théâtre Municipal, ce même vendredi 4 juillet, le Sirba Octet invitent avec Tzusamen à un voyage dans les traditions d’Europe centrale et orientale, sous le signe de la fraternité, par-delà les tragédies de l’Histoire. Sous la houlette du violoniste Richard Schmoucler, les irrésistibles élans syncopés alternent avec des langueurs mélancoliques ou extatiques, plongeant dans une faconde narrative musicale – semblable à celle que l’on retrouve le soir dans la Shéhérazade de Rimski-Korsakov sous la baguette d’Alain Altinoglu. Aux accents contemplatifs venus de l’Arménie, illustrés par une mélodie du Karabagh, répondent des chamailleries amoureuses ciselées par les Roms, incomparables dans la peinture musicale des anecdotes du quotidien, mais dont on entend aussi un saisissant chant de tolérance entre les peuples, le Shavore, de la plume de Zsigo Jenö, l’un des fers de lance de la défense des droits des tsiganes en Hongrie. Les quatre autres pièces arméniennes du programme balaient également toute la diversité des émotions, de l’amour courtois à une saynète loufoque en passant par une berceuse, sans oublier l’évocation d’une caravane marchande, image sonore d’un métissage où les cultures s’enrichissent mutuellement. 

Sirba Octet © FIC – Bertrand Schmitt

C’est cependant dans tout le corpus hérité de la diaspora ashkénaze, klerzmer et yiddish, que Sirba Octet livre toute son inimitable singularité. Tzusamen réunit pas moins de huit chansons et danses, aux caractères variés. On y trouve un thème simple et populaire, une historiette, une complainte lituanienne, ou encore une évocation de la Bessarabie à laquelle fait écho une corageasca moldave. A une doina des Carpates répond un arrangement de Roumania, Roumania d’Aaran Lebedeff, mélange d’exubérance et de nostalgie devenu une sorte de symbole pour les Juifs new-yorkais. Parmi les trois autres numéros souvent joués dans les fêtes et les mariages, Kolomishka est un morceau de bravoure pour la clarinette de Joë Christophe. Sa volubilité s’aventure dans les registres extrêmes de l’instrument, avec une énergie intarissable nourrie par la pratique de l’improvisation, moment de choix dans cet Orient-Express musical d’un peu plus d’une heure. Dans l’esprit de l’édition 2025 du Festival international de Colmar articulée autour des échanges féconds entre folklores et tradition savante, Sirba Octet relie les peuples et les cœurs.

Gilles Charlassier