L’Opéra Ballet des Flandres a récemment présenté Iphigénie en Tauride de Gluck, sous la direction de Benjamin Bayl.
La mise en scène, signée Rafael R. Villalobos, a mêlé mythologie grecque et contemporanéité, inscrivant le tragique dans l’actualité de l’invasion de l’Ukraine.
Composé par Christoph Willibald Gluck, Iphigénie en Tauride suit l’histoire d’Iphigénie, fille d’Agamemnon, sacrifiée pour apaiser les dieux. Sauvée par Diana, elle se retrouve à Tauride, où elle est devenue une de ses prêtresses.
Thoas, roi de Tauride, est tourmenté par des prophéties sombres qui imposent la mort à tous les étrangers échoués sur ses côtes, sous peine d’encourir la colère divine.
Oreste, le frère d’Iphigénie, débarqué en Tauride, réussit à échapper la mort, sauver sa sœur et à échapper à la malédiction familiale. Au fil de l’opéra, les thèmes de l’honneur, du sacrifice et de la rédemption sont explorés, tandis qu’Iphigénie lutte entre son devoir en tant que prêtresse et ses sentiments familiaux.

La narration débute par un prologue métathéâtral reliant Iphigénie en Aulide à Iphigénie en Tauride au sein d’un théâtre grec (avec les acteurs Vincent Van der Valk en Agamennon et Pleun van Engelen en Clytemnestre) puis la scène bascule dans le théâtre de Marioupol, ravagé par les bombardements russes.
Ce décor crée un univers où les héros mythologiques se mêlent aux victimes contemporaines.
Les éclairages, évoquant des éclairs et des explosions, instaurent une ambiance de tension permanente, peuplée de silhouettes fragiles mais résilientes. Les femmes, réfugiées, s’entraident et se consolent, tissant entre elles des liens de sororité émouvants qui contrastent avec la violence omniprésente.

Bien que le concept soit riche et parsemé de belles inventions, telles que Clytemnestre dédoublée en Euménides et le repas familial horrifique du deuxième acte, certaines scènes manquent de clarté, brouillant les identités des personnages et rendant difficile la distinction entre soldats, réfugiés, bourreaux et victimes.
Michèle Losier incarne une Iphigénie bouleversante, dont la voix de mezzo-soprano (le rôle est écrit pour soprano), puissante et chargée d’émotion, explore les tourments de son personnage avec une technique vocale irréprochable et une grande sensibilité musicale.
Reinoud Van Mechelen interprète un Pylade intense, prêt à se sacrifier pour son ami (et amant) Oreste. Sa voix, chaleureuse et d’une clarté envoûtante, lui vaut une ovation bien méritée à la fin du spectacle. Kartal Karagedik, dans le rôle d’Oreste, impressionne par sa présence scénique et son baryton riche et expressif, qui se marie parfaitement avec la voix de ténor de Van Mechelen.

Lucy Gibbs, dans le rôle bref mais marquant de Diane, incarne une déesse à la fois éthérée et impérieuse, sa voix résonnant telle une sentence divine.
Wolfgang Stefan Schwaiger insuffle à Thoas une intensité inquiétante, où folie et brutalité révèlent les tragédies des conflits contemporains. Ce personnage, prêt à sacrifier des vies sous l’impératif de sa sécurité, semble incarner la dérive destructrice d’une société en guerre, rappelant les chiffres alarmants de la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU en Ukraine, selon laquelle plus de 20 000 femmes et enfants auraient été victimes de violences sexuelles depuis le début du conflit.

Sous la direction de Benjamin Bayl, l’orchestre symphonique de l’Opéra Ballet des Flandres rend une orchestration d’une grande finesse auditive : les bois résonnent avec une clarté et une précision remarquables, tandis que les percussions ajoutent une texture poignante.
L’ouverture, grandiose et intensément expressive, est interprétée avec une précision éclatante par l’orchestre, dont la puissance dramatique évoque parfaitement les échos des bombardements et amplifie l’atmosphère sombre et oppressante de l’œuvre.
Le Chœur de l’Opéra Ballet des Flandres livre une interprétation puissante des soldats blessés, tant physiquement qu’émotionnellement, ainsi que des femmes réfugiées. Leur mouvement sur scène est à la fois cohérent et réaliste, évoquant les victimes de tous les conflits. Cette représentation saisissante met en lumière la souffrance et la résilience des personnages, créant une connexion profonde avec le public.

Iphigénie en Tauride
de Christoph Willibald Gluck
Distribution
Iphigénie : Michèle Losier
Oreste : Kartal Karagedik
Pylade : Reinoud Van Mechelen
Thoas : Wolfgang Stefan Schwaiger
Diane : Lucy Gibbs
Une femme grecque /Première prêtresse : Dagmara Dobrowolska
Un scythe : Hugo Kampschreur
Un ministre du sanctuaire : Thierry Vallier
Deuxième prêtresse : Bea Desmet
Agamemnon Vincent : Van der Valk
Klytaimnestra : Pleun van Engelen
Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen
Koor Opera Ballet Vlaanderen
Direction musicale
Benjamin Bayl
Mise en scène et conception de costumes
Rafael R. Villalobos
Scénographie
Emanuele Sinisi
Conception des lumières
Felipe Ramos
Direction du chœur
Jori Klomp
