Riccardo Chailly LFO (c) Chalres d'Herouville
Riccardo Chailly LFO (c) Chalres d'Herouville

Un Rachmaninoff électrisant : Chailly et l’Orchestre du Festival de Lucerne à la Philharmonie de Paris

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L’idée d’un orchestre d’exception, initiée par Arturo Toscanini en 1938, perdure à Lucerne. En 2003, Claudio Abbado et Michael Haefliger fondent l’Orchestre du Festival de Lucerne, réunissant les meilleurs musiciens d’Europe. L’esprit du légendaire festival de Lucerne continue de résonner, sous la direction de Riccardo Chailly, autre chef milanais, et de cet orchestre d’élite. Le 18 octobre dernier, ils se sont produits dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, offrant un programme ambitieux et chargé d’émotions, mêlant le Concerto pour violon de Jean Sibelius et les Danses Symphoniques op.45 de Sergei Rachmaninoff.

Une virtuosité lyrique

Œuvre emblématique du répertoire pour violon, le Concerto en ré mineur op. 47 de Jean Sibelius se caractérise par une beauté néoromantique et une virtuosité saisissante, mettant à l’épreuve même les violonistes les plus accomplis. L’ouverture du programme voit entrer sur scène le jeune prodige suédois Daniel Lozakovich, 23 ans, dont l’élégance naturelle capte d’abord l’attention du public. Accompagné par le maestro Riccardo Chailly, Lozakovich aborde l’Allegro moderato avec une retenue subtile, privilégiant la sensibilité à l’esbroufe technique. Son interprétation se distingue par un contrôle minutieux dans la construction du premier mouvement, visant moins à impressionner qu’à donner une résonance profonde à chaque note et chaque silence. Les passages dans le registre aigu, rehaussés par les bois, sont d’une beauté saisissante sous son archet.

(c) Patrick Hürlimann / Lucerne Festival
(c) Patrick Hürlimann / Lucerne Festival

Dans l’Adagio di molto, le ton devient plus grave et intense. Le soliste dialogue avec les bois et le cor, leur donnant la réplique avec un lyrisme poignant qui s’élève au-dessus des cordes. Le chef milanais, d’un geste à la fois précis et bienveillant, encadre la structure tout en offrant au soliste une précieuse liberté d’expression.

Dans le final Allegro ma non tanto, Lozakovich déploie toute sa virtuosité, non pas avec une fougue impétueuse, mais avec une maîtrise lyrique et un sourire complice envers l’orchestre et le public. La pyrotechnique « paganinienne » dont il fait preuve impressionne, mais c’est surtout sa capacité à rester lyrique et communicatif qui retient l’attention.

Quelques déséquilibres sonores entre l’orchestre et le soliste se font sentir. Il est vrai que se confronter à un tel orchestre d’élite dans l’acoustique généreuse de la Philharmonie représente un défi de taille pour un jeune soliste. Le public parisien répond toutefois avec chaleur à l’interprétation et à la maturité du jeune violoniste face à une œuvre réputée pour ses redoutables difficultés. En guise de remerciement, il offre en bis la Sonate n°3 Ballade en ré mineur d’Eugène Ysaÿe, ajoutant ainsi un moment de virtuosité mémorable à la soirée.

Lucerne Festival Orchestra, à la Philharmonie de Paris (c) Charles d'Herouville
Lucerne Festival Orchestra, à la Philharmonie de Paris (c) Charles d’Herouville

Danses Symphoniques de Rachmaninoff électrise Paris !

L’œuvre écrite pour l’Orchestre de Philadelphie et Eugene Ormandy, les Danses symphoniques op.45 de Sergei Rachmaninoff, mi-suite de danses, mi-poème symphonique, constitue une rétrospective de la vie du compositeur russe, représentée par les moments de Midi, Crépuscule et Minuit. Sa jeunesse y est évoquée par un souvenir douloureux, symbolisé par un motif de sa première symphonie, ainsi que par la reprise d’un matériau de son ballet inachevé Les Scythes de 1915. Le thème du Dies Irae et des cloches, récurrents dans son œuvre, y résonnent également, comme des éléments constants de son univers artistique.

Si Claudio Abbado menait son cycle Mahler avec l’Orchestre du Festival de Lucerne, Riccardo Chailly continue son cycle Rachmaninoff avec la même phalange. Pour la représentation parisienne, le chef milanais prend place pour diriger l’ultime opus symphonique de Rachmaninoff, insufflant une gestuelle dynamique et énergique. Dès le premier mouvement (Non allegro – Lento – Tempo primo) qui est presque comme une marche collective, l’orchestre dégage une énergie explosive. Le mouvement s’ouvre sur les clairons des cuivres, tandis que des sonorités graves et voluptueuses émanent des violons. La section Lento, douce et mélancolique, est introduite par le hautbois et la flûte, puis relayée par le saxophone. Femke Ijlstra y livre une prestation poignante et inoubliable, rappelant presque un chant lointain, empreint de nostalgie.

Lucerne Festival Orchestra (c) Patrick Hürlimann / Lucerne Festival
Lucerne Festival Orchestra (c) Patrick Hürlimann / Lucerne Festival

L’Andante con moto se déploie comme un tourbillon de valse. Riccardo Chailly transforme cette valse en une danse mélancolique, rappelant « la Valse » de Ravel, teintée d’un rubato sensuel. Les vents qui se répondent dans un échange presque ludique, apportent une élégance légère au thème principal. Chailly mène cette valse avec des dynamiques oscillantes, créant une véritable immersion sonore, tandis que les cordes, avec puissance et clarté, enveloppent l’auditoire d’une atmosphère quasi cathartique.

Le dernier mouvement, Lento assai – Allegro Vivace – Lento assai – Allegro Vivace, est une explosion finale où l’énergie de l’orchestre atteint son paroxysme. Chailly, toujours chorégraphié dans ses gestes, orchestre une « poursuite » entre les sections, où chaque instrument semble se répondre dans une course effrénée vers le climax. Le thème du Dies Irae résonne, traité de mille manières rythmiques et harmoniques, illustrant la virtuosité collective de l’Orchestre du Festival de Lucerne. À ce stade, les musiciens, totalement immergés dans l’acoustique généreuse de la Philharmonie, libèrent une énergie presque palpable, débordant littéralement sur le public.

La soirée se clôt sous un tonnerre d’applaudissements auxquels le maestro milanais et l’orchestre répondent avec émotion. En bis, Chailly propose le Scherzo, une œuvre de jeunesse composée par Rachmaninoff à l’âge de 14 ans, ajoutant une touche de fraîcheur légère et virevoltante à cette soirée grandiose. Les solistes de l’orchestre – Raphael Christ (violon), Wolfram Christ (alto), Reinold Friedrich (trompette) et Rick Stotijn (contrebasse) –  apportent chacun leur contribution unique, révélant la finesse et l’esprit collectif d’un ensemble d’exception malgré quelques passages frénétiques. Retrouver l’Orchestre du Festival de Lucerne à Paris, c’était comme prolonger un peu l’été au bord du lac des Quatre-Cantons : une immersion dans l’excellence musicale européenne, menée de main de maître par Riccardo Chailly.

 

Jean Sibelius Concerto pour violon

Serge Rachmaninoff Danses symphoniques

 

Lucerne Festival Orchestra

Riccardo Chailly, direction

Daniel Lozakovich, violon

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni