Le Théâtre des Champs Elysées a eu la bonne idée de programmer Andrea Chénier d’Umberto Giordano dans le cadre de ses opéras en version de concert, ce qui n’a pas nuit à la qualité de la soirée de ce vendredi 18 octobre 2024.
Il n’est pas contestable, ni même contesté, que la révolution française offre à qui s’en saisit intelligemment un cadre historique propice à la création dramatique, qui plus est, lyrique.
« Andrea Chénier », opéra en 4 actes du compositeur italien Umberto Giordano en est un exemple particulièrement convaincant.
Créé en 1896, alors que triomphe le vérisme dans l’opéra italien, il réunit deux qualités essentielles à un ouvrage lyrique: un livret qui fonctionne mieux que bien, et une musique inspirée capable de faire vibrer le théâtre par sa puissance et ébranler les cœurs par son récit tragique.
On doit à Luigi Illica (également librettiste de « Tosca » et de « Madame Butterfly » de Puccini, c’est tout dire), d’avoir construit un livret riche en évènements. Il ménage de bons équilibres entre les scènes collectives (les salons aristocratiques ou les foules révolutionnaires) et les scènes plus intimes: du héros et de ses proches par exemple, parfois introspectives, comme le sublime monologue de « Gérard », le dénonciateur repenti d’Andréa, au IIIème Acte. De même quand « Andrea Chénier » écrit ses derniers vers avant son exécution (Acte IV). Les paroles sont souvent très belles et parfois d’une réelle poésie.
C’est par une réception en 1789 au Château des Comtes de Coigny que débute l’ouvrage; réception qui voit s’affronter à ses maîtres le domestique « Charles Gérard »… ce dernier se dépouillant in fine, et avec rage, de sa livrée. Un jeune poète « Andrea Chénier », invité à la réception, « improvise » quelques vers sur la juste défense des faibles et des pauvres…il est défendu par la fille de la Comtesse, « Madeleine de Coigny » dont il tombe amoureux.
Aux actes suivants on est 1794. La révolution a triomphé et a généré la « Terreur ». Si « Gérard » est devenu un dirigeant révolutionnaire puissant, « Andrea », qui a pris ses distances avec le mouvement révolutionnaire, craint pour sa vie. Dénoncé par « Gérard » comme traître à la patrie, (ce dernier qui aime secrètement Madeleine de Coigny), « Andrea Chénier » est arrêté puis condamné à mort. Il meurt avec « Madeleine » qui a rejoint son amant dans la mort en se faisant passer pour une autre…
Située approximativement entre Verdi et Puccini, si on nous autorise cette simplification, la musique de Giordano n’atteint pas toujours les sommets fréquentés par ces compositeurs. Mais elle est toujours à la recherche de la beauté sonore et d’une grande expressivité. Quelques airs et duos de cet ouvrage sont de ceux qui vont comme un gant aux ténors et aux soprani « italianisants » et qui enflamment un théâtre comme ce 18 octobre, nonobstant l’absence de mise en scène.

Le plateau de solistes est à la hauteur de l’évènement, car il s’agit bien d’un évènement : « Andrea Chénier » étant plus que rarement donné à Paris.
Chacun à sa place, et pleinement, les solistes défendent cette musique avec talent, certains avec panache: tel le baryton mongol Amartuvshin Enkhbat dans le rôle de « Charles Gérard »: un peu statique et presque inexpressif dans les deux premiers actes, il est souverain dans le IIIème Acte dans son air « Nemico della patria« , alors qu’il hésite à dénoncer « Andrea », et provoque un enthousiasme pleinement justifié. L’ambiguïté du personnage est une des grandes réussites de Giordano dans cet opéra et fait de « Gérard » un personnage central pour ne pas dire, le personnage principal de l’opéra.
Plus prévisible, mais néanmoins de grand talent, le ténor italien Riccardo Massi incarne un généreux « Andrea Chénier », très à l’aise dans le rôle-titre et ses hauteurs vocales parfois acrobatiques. Très beau duo d’amour dans le dernier acte avec « Madeleine », alors qu’ils montent à l’échafaud « Vicino a te« .
La soprano italienne Anna Pirozzi, si elle est plus irrégulière, n’en assure pas moins avec brio le personnage de « Madeleine de Coigny ». Parmi les autres protagonistes, on aura été séduit par la belle présence vocale de la mezzo soprano française Sophie Pondjiclis dans la « Comtesse de Coigny », la mère de Madeleine, mais aussi, surtout, magistrale dans son autre rôle de « Madelon ». On retiendra également les interprétations convaincantes de la mezzo-soprano sud-africaine Thandiswa Mponggwana dans « Bersi », la femme de chambre de la Comtesse; ainsi que celles, non moins convaincantes, du baryton thaïlandais Pete Thanapat dans » Roucher », du baryton néerlandais Alexander de Jong dans les rôles de « Fléville » et de « Mathieu », et enfin le ténor estonien Filipp Varik dans le personnage original et bien dessiné de « l’Incroyable ».

Le bel Orchestre de l’Opéra de Lyon est impressionnant d’implication et d’homogénéité. Il répond aux sollicitations, souvent spectaculaires, de son chef; il peut jouer parfois un peu trop fort, attendu qu’il ne joue pas en fosse. Le Chœur de l’Opéra de Lyon n’est pas en reste et doit être pleinement associé à la réussite de cette soirée lyrique.
Que dire enfin de la direction du chef italien Daniele Rustioni: que c’est un ouvrage fait, sur mesure, pour lui ! Il accompagne subtilement les voix et déchaîne les orages de musique quand il le faut. Pour un peu on aimerait que la soirée se prolonge. Comme le chante l’un des personnages de l’ouvrage: « Il n’y a de vrai que la passion ».
« Théâtre des Champs Elysées »
Vendredi 18 octobre 2024, 19h30
« Andrea Chénier » d’Umberto Giordano
Opéra en 4 actes.
Chœur et Orchestre de l’Opéra de Lyon
Daniele Rustioni, Direction
