Depuis leur création par Peter Philipps en 1973, les Tallis Scholars sont les maîtres incontestés de la musique vocale de la Renaissance. À l’occasion de leur concert à Nice du 17 octobre 2024, ils ont étendu leur répertoire dans les deux sens : en remontant jusqu’au XIIe siècle avec la musique d’Hildegarde de Bingen et atteignant notre époque avec celle du compositeur estonien Arvo Pärt.
Les conditions météorologiques n’auraient pu être plus désastreuses pour le lancement de la saison des Moments Musicaux des Alpes-Maritimes. La veille, le préfet avait déclaré une alerte orange météo, et quelques heures avant le début du concert, le niveau de vigilance avait été élevé au rouge—appelant les Niçois à rester chez eux. Pourtant à 20h la Cathédrale Sainte-Réparate était pleine, preuve de la fidélité du public et de l’attrait d’une programmation hors-norme.
Couvrant dix siècles de musique, le programme était néanmoins remarquablement cohérent du point de vue stylistique. L’un des éléments unificateurs était l’utilisation de bourdons, c’est-à-dire de longues notes soutenues au-dessus desquelles sont élaborées une ou plusieurs lignes musicales. Arvo Pärt (1935- ) s’en sert dans les cinq œuvres présentées dans le programme, mais les bourdons étaient présents dès le premier morceau du concert, In principio omnes d’Hildegarde de Bingen (1098-1179), où des paires de basses, de ténors et d’altos tenaient des bourdons tandis que les quatre sopranos chantaient les lignes vocales extatiques caractéristiques de cette compositrice.
Les Tallis Scholars chantent avec une justesse impeccable et une riche palette dynamique. Dans les trois œuvres d’Hildegarde (O virtus sapientiæ, O ignis spiritus et O ecclesia) interprétées par les quatre sopranos seules, elles chantent absolument à l’unisson, fusionnant leurs voix sans même se regarder. Outre les longues lignes flottantes qui ont fait la renommée de cet ensemble, de nombreux passages dans les œuvres de Pärt demandent un chant plus détaché, voire staccato. Dans Triodion (1998), par exemple, la phrase « O Jesus, the son of God » est renvoyée d’une voix à une autre, avec un effet de légèreté hypnotique.

La maîtrise des chanteurs dans des tessitures extrêmes est également impressionnante. Les biographes d’Arvo Pärt relatent que ses parents avaient un piano abîmé avec un registre médian endommagé, forçant le jeune Arvo à expérimenter seulement avec les notes aiguës et graves, en omettant presque entièrement la tessiture médiane. Ce large espacement sonore est évident surtout dans les Sieben Magnificat-Antiphonen (1998). Les chanteurs se sont délectés de la texture marquée par des basses profondes et des sopranos très aigus.
Le Miserere mei, Deus de Gregorio Allegri (vers 1638), de loin l’œuvre la plus connue du programme, a été interprété d’une manière émouvante et créative, en partie grâce à l’utilisation de l’espace de la Cathédrale Sainte-Réparate. Cinq membres de l’ensemble chantaient depuis l’autel, avec le ténor répondant en plain-chant, debout dans la nef au milieu du public. Quatre autres chanteurs étaient placés loin derrière l’autel, produisant un effet céleste, surtout lors des ascensions dramatiques de la soprano jusqu’au ut aigu.
Le programme s’est achevé par une interprétation pleine d’esprit de Which Was the Son of … (2000) d’Arvo Pärt. Seul un génie comme Pärt pouvait mettre en musique une généalogie biblique aussi répétitive, procédant de génération à génération de Jésus à Adam et finalement à Dieu. Comme bis, l’ensemble a interprété le Crucifixus du compositeur vénitien Antonio Lotti (1667-1740). Dans cette courte œuvre à huit voix, les phrases se chevauchent en montant de la basse au ténor, à l’alto et enfin au soprano, comme une métaphore musicale d’une trajectoire allant de l’obscurité à la lumière. Le public reconnaissant n’a pas regretté d’avoir bravé les éléments pour assister à ce concert mémorable.
