Remplaçant au pied levé Marta Gardolinska, Camille Delaforge dirige l’Orchestre de chambre de Paris dans la Passion selon Saint-Jean de Bach, dans la nef de la Basilique de Saint-Denis.

Première des deux grandes Passions conservées de Bach, la Saint-Jean a été conçue pour la Semaine Sainte de l’année liturgique pendant laquelle le compositeur venait de prendre ses fonctions de Cantor à Leipzig. Contrairement à la Saint-Matthieu, avec ses grands airs qui commentent le récit avec un dramatisme parfois très lyrique, l’opus inspiré par l’Evangile selon Saint-Jean se révèle plus ramassé, dans une dialectique plus directe entre narration et chorals, sensible dès la vaste ouverture, Herr, unser Herrscher, et les premiers appels de la foule. Celle-ci implique une mise en valeur du texte, et une plus grande attente de l’auditeur quant à la justesse de la déclamation, d’autant plus cruciale dans la relation des dernières heures du Christ avant son dernier souffle, marqué par un air emblématique, Es ist volbracht, où l’on peut ici apprécier le talent d’une gambiste montante d’aujourd’hui, Lucile Boulanger.
Ayant remplacé au pied levé Marta Gardolinska, Camille Delaforge, qui, avec son ensemble Il Caravaggio – avec lequel elle revient à la Basilique de Saint-Denis le 19 juin dans le Devoir du premier commandement, premier drame sacré d’un Mozart âgé d’à peine onze ans, qu’elle avait entre autres présenté lors de sa résidence au Festival de Pontoise – compte parmi les figures de la nouvelle génération du baroque, propose une lecture coloriste de la partition, en s’appuyant sur les soli instrumentaux qui singularisent chacun des airs. La jeune cheffe, laquelle tient également la partie de clavecin, manifeste un sens de la caractérisation expressive qui pallie efficacement une préparation réduite due aux circonstances, ainsi qu’une relative placidité de la pâte sonore. Un peu à la marge du cœur de répertoire de l’Orchestre de chambre de Paris, formation de type Mozart, Bach n’est pas l’apanage des ensembles spécialisés, et encore moins les Passions, pour peu que les pupitres ne manquent pas de nervosité dramatique : la puissance de ces fresques peut s’accommoder d’un certain hiératisme – l’histoire discographique ne manque pas de références dans cette approche.

C’est cependant une conception plus hybride quant aux effectifs, qui est ici donnée, avec le Choeur de Chambre de Namur, à la précision toujours exemplaire. A l’inverse de certaines lectures, comme Philippe Herreweghe avec le Collegium Vocale Gand, où les solistes participent aux ensembles, cette Passion selon Saint-Jean à Saint-Denis ne leur demande pas cette polyvalence, mais leur confie certains personnages généralement dévolus à un interprète en propre. Ainsi l’Evangéliste Raphael Höhn, d’une belle concentration, se trouve t-il sans doute un peu imprudemment exposé dans l’air de ténor, tandis que les deux barytons Michael Nagy et André Morsch incarnent également les répliques de Jésus et Ponce Pilate. Le contre-ténor Reginald Mobley révèle une indéniable délicatesse élégiaque, et Julie Roset fait chatoyer la fraîcheur et la sensibilité des émotions portées par les airs de soprano.
Gilles Charlassier
