L’Opéra national du Rhin referme sa saison avec une nouvelle production enlevée de Sweeney Todd signée par Barrie Kosky. Scott Hendricks s’y révèle saisissant dans le rôle-titre, aux côtés de Natalie Dessay en Mrs Lovett sur la crête de la folie.

Coproduit avec la Komische Oper de Berlin et l’Opéra national de Finlande, le Sweeney Todd mis en scène par Barrie Kosky, et repris par Martha Jurowski célèbre Broadway en un rendez-vous désormais consacré de la fin d’année scolaire à l’Opéra national du Rhin, depuis le West Side Story de la première saison d’Alain Perroux et jusqu’à Follies qui refermera, en 2026, le mandat du Genevois à la tête de l’institution alsacienne.
Créé en 1979, l’ouvrage de Sondheim décrit les péripéties vengeresses d’un barbier londonien qui revient dans sa ville après avoir été condamné aux travaux forcés, injustement accusé par un juge qui convoitait son épouse, Lucy. Adaptant une pièce de Bond, le livret de Wheeler tisse habilement l’intrigue de ce thriller musical, entre suspense et parodie, qui joue avec les stéréotypes du drame social et distille efficacement les indices de caractérisation des personnages – ainsi comprend-on progressivement que la mendiante nymphomane sur le chemin d’Anthony et Sweeney au début n’est rien d’autre que Lucy détruite par les séquelles de sa tentative de suicide.

Sous les lumières calibrées par Olaf Freese, le décor et les costumes de Katrin Lea Tag transsubstantient la misère des bas-fonds de la capitale britannique en un dispositif rotatif unique, avec façades en trompe-l’oeil en noir et blanc, carton-pâte qui est comme un rideau devant le carrefour des destinées, avec la gargote de Mrs Lovett à l’étage de laquelle Sweeney Todd installe son salon de soin sans extrême-onction comme épicentre. La vitalité de la direction d’acteurs et des chorégraphies affirment une veine que n’aurait pas renié la 42ème rue, et rythment un spectacle divertissant qui dans la succession de saynètes peut sembler parfois un peu profus.
Dans le rôle-titre, Scott Hendricks impose un format éminemment lyrique dans ce personnage blessé par la vie, avec un bronze qui laisse échapper les fêlures lézardant la soif de revanche. Natalie Dessay se glisse avec la même gourmandise dans la folie amoureuse et macabre de Mrs Lovett que dans les héroïnes romantiques qu’elle a incarnées sur les scènes d’opéra. Son virtuose instinct théâtral trouve ici une composition à sa mesure.

Noah Harrison campe un Anthony au format très comédie musicale, jusque dans les artifices de diction, face à la touchante Johanna de Marie Oppert. Jasmine Roy grime une Mendiante hystérique à souhait. Cormac Diamond donne une appréciable consistance à l’innocence simplette de Tobias, assistant du crapuleux Pirelli dont Paul Curievici fait ressortir la vénalité mordante. Zachary Altman ne néglige pas la noirceur du Juge Turpin, secondé par le patelin Bedeau Bedford confié à un ancien artiste de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin, Glen Cunningham.
Préparés par Hendrik Haas, les choeurs de la maison contribuent pleinement à la réussite collective d’un spectacle dirigé avec énergie par Bassem Akiki, à la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, dans une homogénéisation acoustique très Broadway. Un Sweeney Todd idéal juste avant les vacances estivales.
Gilles Charlassier
