Mitridate de Mozart mis en scène par Emmnanuelle Bastet © Marc Ginot

Mitridate à Montpellier, l’épure et les voix de Mozart

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Coproduite avec l’Opéra de Lausanne, la mise en scène de Mitridate conçue par Emmanuelle Bastet et présentée à l’Opéra national de Montpellier décante le premier opera seria de Mozart à la manière d’une tragédie classique, dans l’écrin épuré conçu par Tim Northam. Sous la direction de Philippe Jaroussky, Levy Sekgapane incarne le rôle-titre, dans un plateau qui met en avant la nouvelle génération.

Mitridate de Mozart mis en scène par Emmnanuelle Bastet © Marc Ginot

Créé à Milan en 1770, Mitridate est le premier essai de Mozart dans le genre de l’opera seria, alors considéré comme le plus noble du répertoire lyrique italien au XVIIIème siècle. Si la fidélité un peu systématique au cadre formel imposé fait entendre la jeunesse d’un compositeur âgé de quatorze ans seulement, la veine mélodique des airs virtuoses, et les thèmes de la clémence politique ou du rapport à la filiation, font entendre les prémices de la personnalité musicale du génie mozartien qui s’épanouira dès Lucia Silla, et enfantera des chefs-d’oeuvre comme Idomeneo ou la Clemenza di Tito.

Mitridate de Mozart mis en scène par Emmnanuelle Bastet © Marc Ginot

La décantation abstraite de la mise en scène d’Emmanuelle Bastet évite la facilité des échos contemporains du contexte guerrier, et revient au resserrement intime du drame dans la tragédie de Racine qui a inspiré le livret de Cigna-Santi. Sous les lumières tamisées par François Thouret qui mettent en valeur les teintes bleu nuit et ses irisations métalliques ou violacées, en particulier dans le panneau en relief aux effets Vasarely, la scénographie de Tim Northam spatialise les diverses tensions d’antichambre où les complots politiques se nouent dans les rivalités amoureuses et familiales. Escaliers, tulles, mobilier, l’esthétique épurée dessine d’abord une évocation psychologique qui prend le parti, lors du finale, de statufier le roi mort sur un choeur réduit à sa partie orchestrale. A l’aporie des vers convenus d’un dénouement aussi heureux que belliqueux, se substitue celle de l’ambivalence d’un tableau sculptural où l’on ne devine guère d’esquisse dramaturgique derrière la réconciliation sur la cadavre du père. L’insoluble achèvement de circonstance de l’opéra trouve au moins une image à la mesure du minimaliste pictural de la production.

Dans le rôle-titre, Levy Sekgapane séduit par une intelligence musicale et expressive qui magnifie l’éclat et la ligne belcantistes du ténor sud-africain, l’une des valeurs montantes de la nouvelle génération. Au-delà du poison de la comparaison que distille l’expérience des mélomanes les plus aguerris, le dosage des effets et de la virtuosité contribue à restituer de manière vivante l’évolution du personnage au fil d’airs qui, pour certains même relativement courts, ont tout de la bravoure.

Mitridate de Mozart mis en scène par Emmnanuelle Bastet © Marc Ginot

Les deux fils sont confiés aux timbres androgynes de la mezzo Hongni Wu, Farnace technique et assez pâle, et du contre-ténor Key’mon Murrah, Sifare dont l’émission un peu contrainte et acide lors de son entrée en scène, finit par s’épanouir dans une étourdissante volubilité qui n’oublie pas le sentiment. Marie Lys condense toutes les tensions affectives d’Aspasia dans une couleur vocale qui privilégie efficacement la vérité à la joliesse gratuite, et contraste avec l’Ismène aussi souple et fruitée que prometteuse de Lauranne Oliva. Reperé lors de la finale du Concours Cesti en 2022, Nicolò Balducci assume avec une indéniable pertinente stylistique la servilité prévenante et calculée d’Arbate. Dans l’apparition de Marzio, Remy Burnens ne dépare aucunement avec un ténor plus robuste que totalement assuré, mais dont on surveillera la maturation. Sous la direction énergique de Philippe Jaroussky, les pupitres de l’Orchestre national Montpellier Occitanie font ressortir les élans juvéniles d’une partition avec laquelle Mozart se trouve au carrefour de l’héritage baroque et du classicisme viennois.

Gilles Charlassier