Riccardo Chailly © Peter Fischli / Lucerne Festival
Riccardo Chailly © Peter Fischli / Lucerne Festival

Riccardo Chailly dirige Ravel et Rachmaninoff avec l’Orchestre du Festival de Lucerne

13 minutes de lecture

En 2018 et 2019, Riccardo Chailly dirigeait Ravel et Rachmaninoff avec  l’Orchestre du Festival de Lucerne (LFO : Lucerne Festival Orchestra). Retour sur deux concerts incontournables filmés en 2018 et 2019.

 

Chef invité régulier au Festival de Lucerne depuis 1988 en tant que directeur musical du Royal Concertgebouworkest et du Leipzig Gewandhausorchester, Riccardo Chailly est à la tête de l’Orchestre du Festival de Lucerne depuis 2016, successeur de Claudio Abbado, fondateur de l’Orchestre, et vient de renouveler son mandat de directeur musical jusqu’en 2026.

Sur les pas de son aîné compatriote, le chef milanais a accompli sa mission de continuer le cycle de Gustave Mahler ; sous sa direction, la symphonie N.8 Symphonie des Mille a ouvert l’édition 2016, et en 2019, il a dirigé la symphonie N.6 Tragique. Depuis 2016 la formidable phalange composée de musiciens internationaux des plus éminents continue d’élargir son répertoire sous la direction de son nouveau directeur musical qui souhaite explorer les nouveaux horizons artistiques du LFO tout en gardant sa merveilleuse sonorité : Richard Strauss, Igor Stravinsky, Richard Wagner, Maurice Ravel et Sergei Rachmaninoff (le cycle Rachmaninoff lancé). En collaboration avec Accentus Music, les concerts des dernières années sont filmés et sortis en DVD / Blu-ray. En voici quelques beaux témoignages.

Riccardo Chailly dirige Ravel et Rachmaninoff avec l’Orchestre du Festival de Lucerne
© Peter Fischli / Lucerne Festival

 

Soirée Ravel, filmée en live, août 2018

Voyage sensuel et hypnotique, Invitation à Vienne

Valses Nobles et Sentimentales 

La Valse 

Daphnis et Chloé 

Boléro 

 

Le programme entièrement consacré aux œuvres du compositeur français est une invitation à une danse à trois temps de Wien. Wien, c’est d’ailleurs le titre envisagé au départ par Ravel pour nommer « la Valse » l’une des œuvres du programme.

Dans « Valses Nobles et Sentimentales », les percussions impulsent le rythme à trois temps au gré du mouvement joyeux et sautillant de la baguette de Riccardo Chailly.

Soutenue par l’unité des cordes, l’entrée des bois est mystérieuse et délicate tels les pas légers de danseurs, offrant un beau contraste par rapport au début allant des percussions. Riccardo Chailly soigne méticuleusement les détails pour donner une scénographie raffinée au ballet.

L’atmosphère qui a été préludée et préparée par la pièce précédente s’accentue avec « la Valse ». Les musiciens du LFO sont suffisamment chauffés pour affronter une valse plus intense et plus dramatique. L’expressivité et l’audace de l’Orchestre s’amplifient. L’accélération de la baguette de Chailly entraîne les musiciens vers un tempi tournoyant et vertigineux pour culminer sur un moment d’extase.

Digne d’une représentation scénique, son exécution avec le LFO se pare de couleurs et de lumières pour exprimer l’apothéose de la valse viennoise. La cour d’un palais impérial du milieu du 19e siècle se dessine depuis sa baguette – palais impérial tel que Ravel l’avait imaginé. Le tempi est délibérément rubato par-ci par-là, insufflant à « la Valse » une souplesse élégante et dynamique à la fois.

« Daphnis et Chloé », l’une des préférées de Ravel parmi ses propres compositions, est une symphonie chorégraphique, écrite entre 1909 et 1912 suite à la commande de Sergei Diaghilev pour la programmation 1912 de ses Ballets russes. Ravel en extrait deux suites pour orchestre destinées aux concerts. Riccardo Chailly, se prêtant le rôle de metteur en scène, profite du jeu lumineux et coloré des musiciens du LFO pour créer des effets presque scénographiques.

La soirée viennoise s’achève avec une pièce exigeant une entente particulièrement collégiale pour un son grandissant et lumineux au fil de l’exécution. Subtils et précis depuis la 2e suite de Daphnis et Chloé, les jeux des solistes du LFO s’épanouissent davantage dans « Boléro ». La clarté sublime ne se perd à aucun moment du crescendo de 17 minutes. Le public est tantôt hypnotisé par la mécanique quasi métronomique, tantôt charmé par l’orientalisme sensuel.

C’est Arturo Toscanini, un autre aîné italien qu’admire Chailly, qui rendit célèbre le Boléro de Ravel en dirigeant le New York Philharmonic lors de la création de l’œuvre au Carnegie Hall, le 14 novembre 1929. Un siècle plus tard, Riccardo Chailly le sublime en le rendant encore plus vivant.

Tout le programme est organisé de manière organique. L’enchaînement d’un mouvement à l’autre ou d’une œuvre à l’autre n’est guère un hasard pour Riccardo Chailly. Le chef italien se montre scrupuleux et stratégique pour que la musique soit vivante. Il rappelle la similarité de la forme (rythme de trois temps) des œuvres du programme tout en incarnant l’expressivité de la danse.

 

Soirée Rachmaninoff, filmée en live, août 2019

Biographie musicale d’un artiste qui erre entre le succès et la nostalgie (après son émigration en 1917)

Concerto pour piano et orchestre N 3 

Études-Tableaux op.39 N 2

Vocalise 

Symphonie N 3 

 

En août 1939, Rachmaninoff se produisit à Lucerne. Exactement 80 ans plus tard, Riccardo Chailly accompagné au piano par Denis Matsuev a dirigé Rachmaninoff à Lucerne en mémoire du 80e anniversaire de l’événement. Le programme de la captation d’août 2019 – qui a reçu récemment l’ICMA (International Music Award) dans la catégorie « concert en vidéo » – présente les œuvres de trois périodes significatives de la seconde moitié de la vie du compositeur russe. La vie de ce dernier changea radicalement après son émigration en 1917.

Le 3e concerto pour piano et orchestre représente son ambition de conquête de l’Amérique. Vocalise et Étude proposent une mélancolie russe imprégnée d’une douce nostalgie pour son pays d’origine. Sa 3esymphonie marque le retour à une dernière période créatrice après une longue absence d’activités d’écriture due à un agenda très chargé de concerts.

L’oeuvre annonciatrice du départ de Rachmaninoff vers l’Europe occidentale et ensuite vers l’Amérique fut composée à Ivanovka, sa résidence russe en 1909. La même année en novembre, le compositeur créa son « 3econcerto pour piano et orchestre » à New York sous la direction de Walter Damrosch. Un autre artiste légendaire venu d’Europe, Gustave Mahler, assura la direction de la 2e représentation newyorkaise. La rencontre musicale des deux géants est qualifiée d’« historique ».

Avec aisance et sérénité, Denis Matsuev maîtrise la partition de piano abondant en difficultés techniques. Son époustouflante performance dompte l’œuvre redoutable tout en bénéficiant du soutien magistral de Riccardo Chailly au pupitre du LFO.

Riccardo Chailly dirige Ravel et Rachmaninoff avec l’Orchestre du Festival de Lucerne
© Peter Fischli / Lucerne Festival

En réponse aux pluies d’ovations du public, Denis Matsuev offre à ce dernier un beau bis en solo. La 2e pièce de la collection « Études-Tableaux op.39 » préfigure la 3e symphonie qui va suivre dans le programme : Dies Irae en contrechant retentit comme un adieu au pays cher au compositeur. Le toucher de velours du pianiste fait ressortir une polyphonie subtile aux différents motifs de dentelles sonores. Dans « Vocalise », l’un des fameux tubes de Rachmaninoff, Riccardo Chailly est expressif avec son jeu de couleurs changeantes. Ici, une simple mélodie destinée à la voix sans parole devient une ample ligne polyphonique riche en timbres.

La « 3e symphonie » est l’avant-dernier opus de Rachmaninoff. Ce fut le fruit d’une inspiration alpine. Sa nouvelle résidence au bord du Lac des Quatre-Cantons réveilla son instinct créateur. Sa Villa SENAR située à Weggis à proximité de Lucerne lui rappelait sa résidence à Ivanovka.

Toutefois, cette symphonie composée entre 1935 et 1936 dans sa résidence suisse dotée d’un équipement moderne ignora le mouvement de l’époque mené par certains avant-gardistes comme Stravinsky ou Schönberg. Elle fut tièdement accueillie par le milieu musical de l’époque. Dies Irae, la signature compositionnelle de Rachmaninoff revient ici rappelant la douce nostalgie de l’église orthodoxe russe. Le thème du requiem médiéval se déploie comme un leitmotiv du programme de la soirée avec des atmosphères changeantes suggérées par les gestuelles étincelantes de Riccardo Chailly.

Malgré la folle période actuelle liée à la crise sanitaire (d’où le thème « CRAZY » pour cette année), les perspectives de l’édition 2021 s’annoncent plus favorables que l’année précédente. Le festival a dû réduire drastiquement sa programmation en optant pour le thème « LIFE IS LIVE » au détriment de l’hommage à Beethoven avec pour thème initial « JOY ». Cet été à Lucerne, Riccardo Chailly et ses musiciens du LFO nous promettent quelques beaux rendez-vous avec Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert et Schumann qui nous permettront de nous retrouver dans la joie et de rattraper les deux étés perdus.

Passionnée de musique depuis son plus jeune âge et pianistes accompagnatrice, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Elle collabore en tant que rédactrice avec différents médias français et coréens spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université Paris X, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.

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