Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux
Tango Shortcuts, On achève bien les chevaux © Philippe Lambert

Tango Shortcuts, On achève bien les chevaux au Théâtre Traversière

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Le Théâtre Traversière a accueilli la talentueuse Compagnie Tango Unione pour la première parisienne de Tango Shortcuts, On achève bien les chevaux le 6 décembre 2021.

Le sous-titre évocateur nous renvoie sans détour au film mémorable de Sydney Pollack, lui-même inspiré du roman noir d’Horace Mac Coy écrit à la suite de la grande dépression de 1929. Des visions percutantes nous reviennent. Un marathon de danse et des concurrents déchaînés et ravagés par la détresse ultime du condamné. Une lutte enragée pour la survie, l’emballement vers une folie collective aussi dévastatrice que l’inexorable désespoir qui les habite.

Inspiré, Patrice Meissirel, danseur et chorégraphe, réinvente le souffle de l’œuvre cinématographique sous une forme chorégraphique écrite pour la scène et crée Tango Shortcuts, On achève bien les chevaux au Festival le Printemps du Tango à Mulhouse le 10 juin 2021.
L’espace scénique, tour à tour aire de compétition, ring, terrain de joute où les danseurs luttent au péril de l’être, se remplit de l’énergie explosive des affrontements. La mise en scène délivre une succession de séquences contrastées, sur un rythme soutenu, comme autant de coups portés en retour de ceux reçus. Habités, les huit danseurs aux corps théâtralisés dans l’exaltation se provoquent et se jaugent sans pitié en une implication puissante et sonore. Le kaléidoscope des émotions à l’œuvre est orchestré en live par Gonzalo Gudiño et Manuel Cedron, prodigieux musiciens argentins multi-instrumentistes aussi inventifs que virtuoses. Une pièce chorégraphique originale et surprenante. Incontournable pour tout fervent amoureux d’un tango vivant.

Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux
Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux © Michel Demas

Patrice Meissirel nous offre un remake original, très personnel. Un tango qui sort de sa zone de confort habituel en s’affranchissant de la barrière du genre. Le chorégraphe adjoint au vocable habituel du tango de scène une écriture d’une franche contemporanéité. La partition se veut efficace et donne une part belle à l’expression en maître d’œuvre de l’incarnation. Car il s’agit bien de « danser jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la transe ».

La scénographie s’appuie sur un crescendo rythmique qui exacerbe la tension accumulée dans les corps. Le rythme soutenu, scandé par les signaux sonores intrusifs met à vif la peur de l’inéluctable discrimination. Le tango, danse de couple qui se nourrit de la connexion pleinement partagée, dialogue avec efficacité avec la matière contemporaine afin de donner toute l’expression de la mise à l’épreuve de l’être dans la bataille.

Pleins feux sur la joute centrale où le désespoir, la peur, la révolte s’expriment dans les corps déchaînés. Des batailles à gagner mais au mépris de l’être. Une vision de l’envers du décorum ? Le revers où on risque de basculer, comme une mise en garde permanente. Le risque est de se laisser happer par la dramaturgie stérile, celle qui fait loi dans un univers discriminant où la moindre défaillance est honteuse. Là où la blessure est une faute, où l’égo fait profil bas face à l’humiliation et à l’insulte. Le cauchemar du danseur !

Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux © Michel Demas

Tango contemporain. L’association du tango argentin, fût-il de scène, avec la célèbre œuvre cinématographique nous interpelle et nous interroge d’emblée. Quelles similitudes avec la mise au défi et l’engagement enragé et disproportionné qui peuvent mener jusqu’à l’extrême perte de soi ? Quelle concomitance avec le tango mondain, élégant, passionné et séducteur auquel s’est habitué le public ?

On est tenté de supposer que le chorégraphe s’appuie sur « On achève bien les chevaux » pour transposer une vision allégorique de ce qui devrait rester étranger au tango, comme à tout engagement dans l’univers dansé. Le projecteur est ici mis sur les effets destructeurs de l’épuisement insensé, de la recherche de la performance et l’aboutissement absolu, au prix de sa propre perte. Or, le questionnement est l’acte fondateur de la perpétuelle fabrique intime. L’auto-évaluation participe de l’élaboration maintes fois renouvelée. Et devoir supporter l’ignoble castration, subir les critiques acharnées dans le seul espoir d’une issue déjà arrêtée est à l’encontre de l’épanouissement artistique. Comme l’impermanence du geste est la seule certitude, l’interrogation est au coeur de l’interprétation et nourrit la danse dans son spectre le plus universel.

Dès lors, le spectateur est mis à contribution. Désigné complice du concours, tantôt en juge disqualifiant, notateur, jury critique, tantôt en public empathique et compatissant. Pari gagné. En effet miroir, il est amené à s’interroger lui-même. En vérité, qui juge-t-on ? Est-ce cette réalité-ci ? Que met-on à l’épreuve ?

Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux
Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux © Michel Demas

Tango théâtre. La scène s’offre, antre dépouillée de tout décorum. Point de rideaux, ni de coulisses. Le sol préfigure les tracés d’un terrain de sport. On est d’emblée dans le vif du sujet. Il s’agit de compétition. Le décor minimaliste est réduit à sa fonctionnalité et les loges à leur plus simple expression. Des portants remplis des costumes se pressent en fonds, à même la scène. A peine quelques pas de la scène aux loges, maximisant le parcours des danseurs. On ne s’embarrasse pas des accessoires car seule compte la finalité victorieuse. Le mot d’ordre est clair. Efficacité, performance, endurance. L’exploit est la bannière de l’enjeu.

Depuis leur estrade, les musiciens surplombent le ring et orchestrent les prestations qui s’enchaînent à bâtons rompus. Les protagonistes dévolus entièrement à leur défi sont rapidement engloutis dans le tourment inexorable provoqué par les mises en échec à répétition. Ebranlés par l’alarme stressante de sirènes, frustrés par le tintement de la cloche du knock-out, désespérés par le buzzer éliminatoire, les corps se débattent et s’entrechoquent. Des individus enragés s’émancipent. On se distingue, l’intrépide cabotin se démarque, les duos s’interchangent en ultime rattrapage. A bout de souffle, les expulsés mis hors-jeu se rallient aux indignés farouches, tous impuissants. La horde sauvage se rebelle. Un leader au corps survolté vocifère, expulse la violence de l’acharnement. La vérité est ailleurs ! Aussitôt reprise, décuplée par le groupe, dans une clameur pugnace. Le cauchemar de l’insupportable est dénoncé, fort heureusement. La réconciliation des corps se manifeste dans la scène finale avec, à notre grand soulagement, un retour à la raison. Au rythme des percussions ancestrales, la ronde salvatrice se dessine, unifie les cœurs et célèbre l’évidente harmonie retrouvée dans le partage de la danse.

Un retour optimiste à la raison, un beau moment de corps investis avec ardeur au service d’une danse expressive et généreuse.

 


Tango Shortcuts. On achève bien les chevaux
Compagnie Tango Unione
Chorégraphe: Patrice Meissirel
Création lumière: Emmanuelle Staüble
Musiciens : Gonzalo Gudiño, Manuel Cedron
Représentation du 16/12/2021
Au Théâtre Traversière, 15 bis rue Traversière 75012 Paris

La danse dans sa diversité d’expression est sa fabrique de vie. Imbriquée intimement dans ses activités terrestres mêlant architecture, urbanisme et expertise immobilière, sa poésie l’habite et la nourrit dans la sueur des ateliers et de la scène. Le souffle d’une passion raisonnée la façonne en danseuse lucide, pédagogue, notatrice du mouvement Laban et essayiste. L’écriture est un fabuleux médium de partage d’émotions. A l’appui des chroniques de Classicagenda, elle tente à la fois de distiller au lecteur les stimuli sensoriels tels qu’ils transpirent de la pièce chorégraphique et de le connecter aux perceptions corporelles à l’œuvre dans l’expérience visuelle.

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