Don Carlos revient à l’Opéra Bastille dans la mise en scène dépouillée de Krzysztof Warlikowski, sept ans après sa création.
Ce chef-d’œuvre de Verdi y déploie toute sa puissance politique et émotionnelle : une fresque où les passions sont broyées par la raison d’État, et où chaque personnage se heurte aux murs du pouvoir jusqu’à s’y briser.
Dans cette œuvre monumentale d’après Schiller, l’infant d’Espagne, Don Carlos, rencontre Élisabeth de Valois à Fontainebleau. Ils tombent amoureux, mais l’idylle est brutalement interrompue : le roi Philippe II, père de Carlos, épouse lui-même Élisabeth pour sceller une paix entre la France et l’Espagne. La jeune femme, poussée par le devoir, accepte ce mariage diplomatique.
Carlos, meurtri, tente donc de s’affirmer dans la politique. Soutenu par son ami Rodrigue, il défend la cause des Flandres, écrasées par la répression espagnole. Mais dans un monde dominé par l’Inquisition, où l’Église exerce un pouvoir tentaculaire jusqu’au trône, même les idéaux les plus nobles se heurtent à la brutalité du pouvoir absolu.

Dès les premières mesures, Verdi nous plonge dans un univers d’oppression, de devoirs écrasants et de passions sacrifiées : un drame intime et politique, où amour, amitié et loyauté se brisent contre la mécanique implacable du pouvoir.
Le personnage de Charles d’Autriche, héritier malheureux rongé par la consanguinité et les renoncements, devient chez Verdi un jeune homme hypersensible, porté par un souffle romanesque. Il cherche désespérément à exister – par l’amour, l’amitié, l’engagement – et échoue, inévitablement.
Le Carlos de Charles Castronovo est fragile et tourmenté, parfois au bord de la rupture. Face à lui, Marina Rebeka, offre une Élisabeth bouleversante et digne, symbole de « l’innocence sacrifiée sur l’autel de la politique » (Sylvène Edouard, Dans le corps d’une reine). Sa ligne vocale est parfaitement contrôlée, puissante et d’une pureté bouleversante.
Christian Van Horn, incarne un Philippe II usé, rongé par la solitude et la paranoïa, un homme pathétique qui possède tout… sauf l’amour. Son grand air, Elle ne m’aime pas, résonne comme un cri désabusé, celui d’un roi lucide sur sa propre tragédie.

Avec son allure de Morphée dans La Matrice ou de parrain mafieux, le Grand Inquisiteur d’Alexander Tsymbalyuk, à la voix profonde et menaçante, incarne la brutalité du pouvoir religieux. Aveugle mais omniscient, c’est lui qui tire les ficelles dans l’ombre, au nom d’un Dieu qui écrase plutôt qu’il sauve. Son duo avec le roi est l’un des sommets de l’opéra : deux voix abyssales, deux autorités qui s’affrontent, mais où l’Église domine encore la couronne.
La tension dramatique repose aussi sur le Rodrigue d’Andrzej Filończyk : dont la voix puissante et sincère porte l’élan de l’idéal. Son amitié amoureuse avec Carlos culmine dans l’un des plus beaux adieux du répertoire : « Il n’est plus rien d’important pour moi en ce monde. »

L’Eboli d’Ekaterina Gubanova fait vivre la jalousie, l’impulsivité, la passion refoulée d’une femme prise entre le masque et le désir. Sa princesse est particulièrement séduisante dans l’inattendu ballet d’escrimeuses, métaphore visuelle de la tension permanente, des luttes intimes et collectives.
La scénographie signée Krzysztof Warlikowski joue sur des espaces cloisonnés, des personnages qui observent, jugent, se taisent : autant de consciences figées. Les jeux de lumière sculptent les émotions et donnent profondeur psychologique à l’ensemble.

Très applaudie par l’orchestre et le public, Clelia Cafiero, remplaçant Simone Young, dirige avec fougue et précision, soutenue par un orchestre et un chœur engagés. Ce dernier, omniprésent, incarne à la fois la voix du peuple, la foule fanatique, la foi aveugle – cette conscience collective tour à tour bouleversante et glaçante.
Don Carlos, c’est l’opéra des fractures et des contradictions. Ici, amour et pouvoir sont inconciliables (comme dans l’Anneau du Nibelung). L’amitié est une lumière fragile. L’idéal est une condamnation. Et le passé – celui de Charles Quint, dont l’ombre plane sur tout – reste une prison.

La plainte des députés de Flandre résonne avec une intensité bouleversante. Difficile, en l’écoutant, de ne pas penser aux drames contemporains : l’invasion de l’Ukraine, le génocide en Palestine… Ces voix suppliantes, étouffées par la grandeur creuse du pouvoir, rappellent que les puissants sacrifient toujours les vivants sur l’autel de leur permanence.
L’Inquisition, enfin, pousse la déshumanisation à son paroxysme. Elle punit, efface, détourne. Comme l’écrivait Arturo Pérez-Reverte dans Les bûchers de Bocanegra : « Malheureuse Espagne, toujours prête à oublier ses mauvais gouvernements, la perte d’une flotte des Indes ou une déroute en Europe, avec une bruyante fête, un Te Deum ou quelques bons bûchers. »
Ce cynisme n’a pas disparu. Il a seulement changé de décor.
