Gypsy ©Jean-Louis-Fernandez
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Gypsy : une mère, deux filles et un rêve dévorant

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Encore jamais joué sur les scènes françaises, Gypsy, chef-d’œuvre de la comédie musicale américaine, a été présenté à la Philharmonie de Paris dans une version concertante mise en espace par Laurent Pelly. Portée par l’Orchestre de chambre de Paris et une distribution brillante menée par Natalie Dessay, cette fresque douce-amère sur les rêves brisés et la célébrité à tout prix met en lumière une figure maternelle envahissante et tragique.

Composée par Jule Styne, sur un livret d’Arthur Laurents et des paroles de Stephen Sondheim, Gypsy s’inspire des mémoires de la strip-teaseuse Gypsy Rose Lee. Mais c’est sa mère, Rose, tyrannique et fascinante, qui occupe le devant de la scène. Dévorée par ses propres rêves inaboutis de gloire, elle projette sur ses deux filles une ambition dévorante, refusant de les voir devenir adultes et autonomes. Cette dynamique toxique entre une mère frustrée et ses enfants en quête de liberté forme le cœur émotionnel de l’œuvre.

Natalie Dessay est une Rose intense et complexe, totalement investie dans les tourments de son personnage. Actrice accomplie autant que chanteuse, elle incarne avec une justesse remarquable cette mère à la fois charmante, cruelle, drôle et bouleversante.

Gypsy ©Jean-Louis-Fernandez
Gypsy ©Jean-Louis-Fernandez

D’abord courbée, discrète, à peine visible à côté de sa sœur, la Louise de Neïma Naouri, devient peu à peu une femme rayonnante de féminité, d’assurance et de sensualité. Dans le final, celle qui deviendra la légendaire Gypsy Rose Lee tient tête à sa mère, inverse les rôles, la console, lui pardonne, et devient enfin adulte.

Medya Zana campe une June pétillante et charmeuse, sa voix cristalline évoluant subtilement de l’enfance à l’âge adulte. Elle incarne avec élégance cette transition, fil conducteur du spectacle : la métamorphose et l’émancipation.

On remarquera le duo des deux sœurs If mama was married : un moment de complicité espiègle, où elles rêvent à voix haute d’une vie normale, loin des projecteurs et de l’emprise maternelle.

Le rôles masculins Rémi Marcoin, David DumontLéo Gabriel et Antoine Le Provost, sont tout aussi convaincants. Ce dernier, en Tulsa, livre un numéro de claquettes éclatant, qui condense toute l’énergie, la virtuosité et le charme des grandes comédies musicales de Broadway. Daniel Njo Lobé, en Herbie, offrait une présence sincère et touchante, figure de stabilité dans la tourmente émotionnelle provoquée par Rose.

Mention spéciale aux chanteuses du strip club — Barbara Peroneille (Mazeppa), Marie Glorieux (Electra), et Kate Combault (Tessie Tura) — qui ont su apporter humour et énergie dans le célèbre numéro You Gotta Get a Gimmick.

Avec cette version semi-scénique, Laurent Pelly livre une lecture sobre mais percutante de Gypsy, recentrée sur la musique et l’émotion. Sous la baguette de Gareth Valentine, lOrchestre de chambre de Paris, installé au centre du dispositif scénique, forme le cœur battant du spectacle.

Les passerelles empruntées par les chanteurs permettent une circulation fluide et une immersion musicale saisissante. La mise en espace astucieuse utilise des panneaux-titres brandis sur scène pour cacher les changements de décor, dynamisant ainsi la narration. On y trouve aussi des idées narratives ingénieuses, comme cette transition dansée entre les jeunes acteurs et leurs doubles adultes, symbolisant le passage de l’enfance à l’âge adulte

Bien que central, le morceau Rose’s turn se fait parfois redondant, malgré les variations apportées par l’évolution dramatique. De même, l’alternance entre anglais et français, bien que habile, souffrait parfois d’une diction anglaise inégale.

Gypsy ©Jean-Louis-Fernandez
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Sous des airs de comédie musicale flamboyante, Gypsy explore une histoire universelle : celle de parents qui tentent de vivre par procuration à travers leurs enfants, au risque de les étouffer. C’est aussi le récit de jeunes adultes qui, lentement, s’émancipent, trouvent leur voix et deviennent les piliers de leur propre vie. Alors que la première fille quitte la scène, au sens propre comme au figuré, la seconde, Louise, trouve elle aussi sa voie, se libérant de l’emprise maternelle.

Un spectacle poignant, finement interprété, qui marque une entrée importante de Gypsy dans le répertoire scénique français.

Parallèlement à sa formation en chant lyrique et en hautbois, Cinzia fréquente l'Académie des Beaux-Arts puis se spécialise en communication du patrimoine culturel à l'École polytechnique de Milan. En 2014 elle fonde Classicagenda, afin de promouvoir la musique classique et l'ouvrir à de nouveaux publics. Elle est membre de la Presse Musicale Internationale.