L’Opéra de Lyon referme sa saison avec l’une des histoires les plus extraordinaires du répertoire lyrique, L’Affaire Makropoulos de Janacek. Richard Brunel met en scène la quête d’identité – et d’héritage – au milieu des réincarnations multiples d’Elina Makropoulos, avec l’incandescendante Ausrine Stundyte dans le rôle de la cantatrice de 337 ans, sous la direction d’Alexander Joel.

Avant-dernier opus lyrique de Janacek, avant l’ultime et âpre Maison des morts, L’Affaire Makropoulos adapte une pièce de Capek qui mêle, avec un sens du suspens digne d’une intrigue policière, une histoire d’héritage avec une quête d’immortalité par l’art au travers d’une cantatrice aux multiples réincarnations. Là où Krzysztof Warlikowski, à la Bastille, appuyait le parallèle avec la fascination cinématographique par des références souvent contemporaines de l’opéra – le King Kong avait fait beaucoup parlé, mais les images de Sunset Boulevard pendant le prélude sur un rythme effréné illustre encore mieux la fécondité d’un spectacle jugé parfois profus –, Richard Brunel réinvente, avec une fidélité plus immédiate, la lettre du livret, pour développer les mêmes questions de rapport au culte idolâtre et à l’imaginaire.

Répartie sur deux étages, la scénographie de Bruno de Lavenère, permet de jouer habilement avec le hors-champ, entre le présent et la mémoire, entre le réel et le fantasme. D’un côté la trivialité de la succession, matérialisée par une maquette du domaine, de l’autre un piano et l’univers d’une cantatrice dont les moyens sont au bord de la rupture, l’elixir de longue vie ayant épuisé ses effets, avec l’ombre de la mort qui affleure, à l’exemple de la corde où se pend Janek. Les lumières de Laurent Castaingt renforcent l’atmosphère onirisme avec des transitions entre les lieux et les temporalités aux allures de fondu enchaîné : sans souligner les références, les procédés assument les affinités avec le langage du septième art, presque idéal pour traduire une destinée où se rencontrent la modernité et des siècles de tradition artistique.

Dans ce rôle d’icône, Ausrine Stundyte se distingue d’abord par une présence incandescente qui avait déjà enflammé la scène lyonnaise dans Lady Macbeth de Mtsensk et dans L’Ange de feu. La complexité psychologique du personnage, aux prises avec le risque d’aphonie si elle ne reprend pas sa potion magique de jouvence, est restituée avec une saisissante intensité. Selon ce même tropisme d’une expressivité mélodique non soumise à la gratuité de la beauté vocale, le timbre de Denys Pivnitskyi est tendu vers la fascination d’Albert Gregor pour Emilia Marty, quand Paul Curievici préserve davantage la ligne vocale dans la tessiture tendue de Vitek. Le troisième ténor du plateau, Marcel Beekman, confère au Comte Hauk-Sendorf une savoureuse énergie comme le Néerlandais sait à merveille distiller. Tomas Tomasson ne néglige pas la noblesse du caractère de Prus, tandis que Karoly Szemeredy condense la rudesse de Maître Kolenaty. Les deux solistes de Lyon Opéra Studio sur la production confirment des personnalités prometteuses, avec le Janek tourmenté de Robert Lewis, et plus encore la Krista de Thandiswa Mpongwana, lumineuse disciple de la Marty que l’on croirait sortie d’un film de Mankiewicz.
Préparé par Benedict Kearns, le Choeur de l’Opéra de Lyon, dont est membre Paolo Stupenengo, assumant les répliques du médecin, remplit son office, sous la direction efficace d’Alexander Joel. Une Affaire Makropoulos qui, en résumant habilement l’essentiel de la partition de Janacek, peut utilement contribuer à lui donner la place qu’elle mérite dans le répertoire aux côtés des Jenufa et Katia Kabanova.
Gilles Charlassier
