Médée chez la Royal Air Force à Garnier

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L’Opéra national de Paris fait entrer à son répertoire l’unique tragédie lyrique de Charpentier, Médée, dans une mise en scène de David McVicar créée en 2013 à l’English National Opera, et donnée à Genève en 2019. Sous la direction de William Christie, à la tête des Arts Florissants, Lea Desandre incarne le rôle-titre dans une relecture de l’histoire antique à l’heure de la Seconde Guerre Mondiale.

Médée mis en scène par David McVicar © Elisa Haberer

Si transposer une intrigue d’opéra à une époque plus contemporaine est devenu un lieu commun du théâtre lyrique – mais n’est-ce pas une pratique séculaire quand on sait que l’Antiquité de l’âge baroque pouvait porter perruques ? –, le spectateur a pris l’habitude de sonder les intentions dramaturgiques du metteur en scène, quitte à chercher au-delà de ce que celui-ci a sans doute voulu faire. Ainsi la translation par David McVicar du palais de Créon de la Grèce mythologique vers des pièces d’apparat où transitent la Royal Air Force et les forces alliées pendant la Seconde Guerre Mondiale a-t-elle d’abord pour fonction de rendre le conflit évoqué dans le livret plus familier à un public européen pour lequel la dernière situation armée généralisée remonte à la lutte contre l’Allemagne nazie.

Médée mis en scène par David McVicar © Elisa Haberer

Le décor d’antichambre dessiné par Bunny Christie restitue idéalement la règle de l’unité de lieu du classicisme français, et met habilement en évidence les jeux de coulisses dans les sphères du pouvoir. Mais la cohérence du propos scénographique ne se limite pas à une pseudo-illusion de réalité historique, que d’ailleurs la fantaisie du spectacle ne cherche aucunement à assumer – songeons au crash de l’avion de Cupidon au deuxième acte dans un kitsch un peu Pierre et Gilles et avec les chorégraphies parodiques de Lynne Page très dans la veine de ce qui se faisait sur les scènes lyriques dans les années 90 ou 2000. Les pans de murs vitrés de l’univers domestique s’entrouvrent en même temps que le drame bascule après l’appel aux forces infernales, dans des pénombres sobres et évocatrices réglées par Paule Constable.

Médée mis en scène par David McVicar © Elisa Haberer

Dans le rôle-titre à crinière rousse, Lea Desandre affirme un engagement évident sur l’ensemble de la soirée, même si bas du registre et les accents de fureur la poussent à une déclamation qui n’a pas grand chose de chanté, versant dans certaines facilités théâtrales. L’éclat de Reinoud van Mechelen n’est en revanche jamais pris en défaut : son Jason n’a pas que les galons de l’uniforme, mais aussi ceux de la haute-contre à la française qu’il incarne avec une santé presque insolente. Créon sosie du général de Gaulle, Laurent Naouri a désormais surtout les moyens de la caractérisation d’une autorité d’autant plus cabotine qu’elle est faible. Ana Vieira Leite séduit par la plénitude de la fraîcheur de sa Créuse. Gordon Bintner se glisse avec gourmandise dans les postures de matamore d’Oronte. Emmanuelle de Negri assume sans faiblir la vigilance de Nérine, quand Cléone et Arcas reviennent à Elodie Fonnard et Lisandro Abadie, également pertinents dans leurs interventions, sans oublier l’Amour fruité campé par l’une des promesses du chant français, Julie Roset. A la tête de ses Arts Florissants, William Christie a derrière lui une légende établie dans le Baroque du Grand Siècle, que le spectacle réactualise sans le trahir.

Gilles Charlassier