Le Trio Arcadis
Le Trio Arcadis sort son troisième album © DR

Poems, du Trio Arcadis, avec Fanny Ardant : romantisme crépusculaire

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Pour leur troisième album, le Trio Arcadis se tourne vers la fin de siècle austro-allemand, avec une version en trio très réussie de la célèbre Nuit transfigurée d’Arnold Schönberg, deux Lieder de Johannes Brahms et le premier trio de Alexander von Zemlinsky, composé en hommage à Johannes Brahms. En filigrane entre ces pièces, la voix iconique, merveilleusement veloutée et profonde de Fanny Ardant dit des poèmes associés aux œuvres. Le Trio Arcadis explorant avec ferveur ces œuvres relativement méconnues, offre un album intime, profond, charnel, qui révèle les liens humains et intimes entre leurs compositeurs.

 

Le raffinement dans le choix des œuvres et du jeu instrumental des trois musiciens témoigne de la maturité qu’a atteint le Trio Arcadis. Créé il y a exactement 10 ans, le Trio Arcadis, rapidement remarqué, est lauréat de plusieurs prix de musique de chambre, et au fil des ans, collabore avec de nombreux autres artistes. Tous trois actifs dans différentes formations, le Trio Arcadis est composé d’Amandine Ley au violon et Nicolas Saint-Yves au violoncelle, tous deux musiciens de l’orchestre Philharmonique de Radio France, et du pianiste aux multiples facettes, David Violi.

 

Un dialogue entre la musique et les mots

L’album s’ouvre sur la lecture par Fanny Ardant du poème ayant inspiré Schönberg pour sa Nuit transfigurée. Ce poème est extrait du recueil La Femme et le monde (Weib und Welt) de Richard Dehmel, poète, écrivain et dramaturge allemand, ami du musicien. Le texte, qui fait scandale à sa sortie, décrit une promenade nocturne d’un couple amoureux dont la femme avoue qu’elle attend un enfant d’un autre. Son amant insiste sur l’importance de sa maternité et lui assure qu’il est disposé à faire sien cet enfant. Ils marchent heureux, sous la lune, dans cette nuit transfigurée.

Ce texte dit par Fanny Ardant, semble avoir été écrit pour elle. Son timbre, sa diction, sa façon si personnelle de rythmer les phrases, mettent en exergue le drame intime du récit et sans le vouloir, amène à l’esprit des images, pêle-mêle, de ses nombreux rôles qu’elle s’approprie toujours de façon unique.

Enchaîne alors, cette version très intéressante pour trio de la Nuit transfigurée de Schoenberg. Durant l’été 1899, le musicien tombe amoureux de Mathilde, la sœur d’Alexander von Zemlinsky, avec qui il se mariera un peu plus tard. Il compose pour elle cette Nuit transfigurée en moins de trois semaines. Il s’agit donc d’une œuvre de jeunesse, écrite bien avant sa période dodécaphonique, avec des accents de romantisme tardif. L’influence de Wagner et de Brahms y sont perceptibles, et certains enchaînements harmoniques évoquant fortement Tristan et Isolde.

C’est une oeuvre de jeunesse, mais elle révèle déjà l’originalité de son compositeur et va déjà bien au-delà des conventions de l’époque. D’ailleurs, sa création le 18 mars 1902 à Vienne, occasionne une querelle parmi le public. Un siècle plus tard, l’œuvre est une des plus jouées et plus appréciées de Schönberg et cette déclinaison en trio en est une excellente version.

Retour au texte, avec le poème Allons-nous promener ! de Josef Wenzig, un élan d’amour dit ici par Fanny Ardant. Peu connu en France, ses poèmes ont inspiré bon nombre de lieder de Brahms, dont cette belle pièce, très romantique, interprétée avec sensibilité par le Trio Arcadis .

La pépite rare de l’album est le Trio en ré mineur opus 3 d’Alexander von Zemlinsky. C’est une œuvre de jeunesse pour piano, clarinette (ou violon) et violoncelle, inspirée par Brahms, dont il reprend certains thèmes. Sa création a lieu le 11 décembre 1896 au cours d’un concert du Wiener Tonkünstlerverein et Zemlinsky gagne, à cette occasion, le troisième prix d’un concours de composition pour une pièce de chambre comportant un instrument à vent. Brahms apporte son soutien entier au jeune compositeur et l’œuvre est publiée grâce à son appui.

Contrairement à son illustre aîné, Zemlinsky est le moins connu des compositeurs de son époque malgré un grand nombre d’œuvres d’une grande qualité. Compositeur post-romantique expressionniste autrichien, chef d’orchestre majeur de son temps, directeur de l’Opéra de Prague, pédagogue, dans sa vie privée, il côtoie nombre de musiciens et créateurs, dont Brahms et Schoenberg. Schönberg épouse en 1901 Mathilde, la sœur de Zemlinsky lequel, de son côté, s’éprend d’Alma Schindler, la future épouse de Mahler.

Après La Nonne et le Chevalier de Brahms, Fanny Ardant referme cet album avec un poème du peintre et poète romantique allemand Robert Reinick intitulé « Viens dans la nuit silencieuse ». Ainsi au fil des notes et des phrases, Fanny Ardant et le Trio Arcadis dressent un portrait des liens croisés des artistes d’une époque d’une grande richesse  artistique, qui bientôt s’éteindra dans le fracas de la première guerre mondiale.

Un album de très belle conception et facture, du label Evidence Classics.

Le mot de l’artiste : Amandine Ley, violon

 » Nous sommes tous les trois de grands admirateurs de Fanny Ardant, et en concevant ce projet, nous lui avons écrit sans trop y croire… et incroyable, son agent nous a répondu le lendemain : elle disait oui pour collaborer avec nous ! Après la joie de la préparation, nous avons commencé l’enregistrement la veille du 1er confinement et lorsque tout s’est arrêté, nous avons eu l’appréhension de ne jamais arriver au bout ! Ce ne sera que 8 mois plus tard, avec un changement de label, et changement de lieu d’enregistrement, qu’il verra enfin le jour !  »

 

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