Vincent Dumestre ressuscite L’Uomo Femina de Galuppi, opera buffa d’une étonnante modernité féministe, dans une coproduction de l’Opéra de Dijon avec le théâtre de Caen et l’Opéra royal de Versailles confiée à Agnès Jaoui. Les saveurs de la partition sont mises en valeur par les pupitres du Poème Harmonique et un plateau vocal engagé.
Comme nombre d’opéras de Galuppi, L’Uomo Femina dormait dans les bibliothèque de Lisbonne quand l’oeuvre fut retrouvée en 2006, avec une partition en excellent état de conservation – ne manquaient que trois airs. Au-delà de l’intérêt musicologique pour un avatar de l’opera buffa – dont le compositeur né à Burano était l’un des maîtres dans cette Venise qui vit naître les premiers théâtres publics avec des spectacles mêlant les registres sérieux et comiques, à l’instar du Couronnement de Poppée de Monteverdi – et des qualités de la musique, c’est le livret de Chiari qui a retenu l’attention de Vincent Dumestre.

Dans la lignée des inversions de points de vue qui permettent aux auteurs du Siècles des Lumières de critiquer la société de l’époque depuis un regard exotique – et dont Les Lettres persanes de Montesquieu constituent l’un des archétypes littéraires – , l’intrigue fait aborder deux naufragés sur une île où les femmes ont le pouvoir et les hommes sont réduits à leurs coquetteries de favoris de ces dames volontiers polygames. Face à la reine Cretidea qui n’hésite pas à user d’un droit de préemption sur les amants, Roberto tâchera de mettre en œuvre le retour à l’ordre « normal » des choses. Cette concession apparente au patriarcat, à laquelle le spectateur d’aujourd’hui s’arrête un peu facilement, se trouve démentie par l’intervention du librettiste dans la morale de l’étonnant finale en mineur – avec un thème que Galuppi a repris d’un de ses concertos pour clavecin. « Mais qui a de l’entendement et du bon sens comprendra sans peine ce que l’auteur a voulu dire » : s’il est ridicile de confiner les hommes aux minauderies de la mode et de l’apparence, cela vaut autant pour les femmes, et elles peuvent alors bien être les égales du sexe fort dans le domaine de la valeur intellectuelle et politique.

Dans la scénographie d’Alban Ho Van, vaguement orientalisante avec ses arcades plus au moins mauresques, le spectacle d’Agnès Jaoui se laisse apprécier comme une illustration du propos, assez élégante sous les lumières de Dominique Bruguière qui dessinent les ombres nocturnes de quelque palmeraie. Le jeu sur les genres, coloré mais sans iconoclasme, est assumé par les costumes de Pierre-Jean Larroque, entre les casques guerriers parfois aux allures d’amazones et les robes et les maquillages pailletés d’or et de fards dont on affluble les hommes : le refus de Roberto de changer de vêtement tandis que son comparse Giannino se soumet au travestissement condense le contraste entre les deux naufragés – et la césure de la dramaturgie. L’appoint des six figurants qui assument quelques mouvements chorégraphiques s’inscrit dans une narration sans excentricité herméneutique.

Mais c’est d’abord la partition de Galuppi, et l’interprétation aussi raffinée qu’investie, tant de Vincent Dumestre, avec les pupitres d’une évidente musicalité de son ensemble Le Poème harmonique, et du plateau vocal que l’on retiendra. Eva Zaïcik se distingue par une Cretidea d’une belle fougue de sentiments, sous la couronne de la souveraine comme sous les lauriers de l’amour, dans l’illusion érotique comme dans la révélation de sa véritable nature fraternelle. Victoire Brunel fait palpiter avec non moins de ferveur le cœur d’une Cassandra frémissante de sensibilité, quand Lucile Richardot s’appuie sur les ressources androgynes de son mezzo pour souligner la vaillance un peu rude de Ramira. Avec une émission solide qui n’oublie pas la souplesse et un grain vocal nourri, Victor Sicard impose la virilité rebelle de Roberto, face à un Giannino plus soumis campé par le ténor clair de François Rougier. Quant au Gelsomino d’Anas Séguin, la vaillance du timbre ne manque pas de donner une certaine saveur au personnage aux émotions aussi évanescentes que celles d’une courtisane. Belle redécouverte plus subtile qu’elle n’y paraît, L’Uomo Femina tourne à Caen avant de passer à Versailles en décembre : la musique y sonne comme un encouragement chatoyant à faire réfléchir le public d’hier comme celui d’aujourd’hui.
Gilles Charlassier
