Dido de Graupner mis en scène par Deda Christina Colonna © Birgit Gufler

Redécouverte de Dido de Graupner à Innsbruck

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Creuset de raretés baroques, le Festival d’Innsbruck met à l’affiche, pour son édition 2024, trois productions lyriques Cesare in Egitto de Giacomelli, Arianna in Creta de Haendel pour un plateau de jeunes chanteurs et Dido, Königin von Carthago de Graupner. Dirigée par Andrea Marcon, cette dernière vaut d’abord pour la redécouverte du premier des huit opéras d’un des grands compositeurs de l’époque de Bach.

Créé à Hambourg, Dido, Königin von Carthago porte l’empreinte du croisement des styles musicaux de l’époque, sur un livret majoritairement en allemand, mais avec quelques airs en italien. Ce cosmopolitisme lyrique en usage sur la scène de la cité hanséatique a été illustrée par Telemann, qui y avait créé un Orpheus en allemand, italien et français, au gré des différents tableaux, ouvrage ressuscité à Innbruck il y a tout juste trente ans.

Dido de Graupner mis en scène par Deda Christina Colonna © Birgit Gufler

Cette adaptation des péripéties de l’Enéide sur les rivages de la cité punique mêle les caractères, avec des intrigues parallèles aux amours de la reine de Carthage et du héros troyen, et réserve des moments très inspirés – dès l’Ouverture qui noue habilement le suspens dramatique, le magnifique air à 4 qui ouvre le deuxième acte, porté par une orchestration dense – une page digne des grands Haendel –, ou encore l’air de tempête de Didon au premier acte, Agitato del tempeste. Si les deux heures de musique ne sont pas toujours exemptes de quelques longueurs, les trouvailles théâtrales, la maîtrise des ressources orchestrales, dans la richesse des cordes comme dans la brillance des cuivres, et une belle variété dans la caractérisation des personnages, ne peuvent que séduire l’auditeur.

Conçue par Deda Christina Colonna, la production s’appuie d’abord sur le travail scénographique de Domenico Franchi, agréable à l’oeil avec ses colonnes et son feuilletage doré que l’on retrouve parfois également dans les costumes, voire certains maquillages. Le calibrage des lumières par Cesare Agoni accompagne efficacement la coloration des sentiments. Mais l’ensemble des tableaux en reste néanmoins à un divertissement sage et illustratif, qui présente au moins l’avantage de ne pas contrarier l’attention à la musique. Et pour la défendre, Andrea Marcon déploie, à la tête des pupitres de La Cetra Barockorchester, toute la palette de couleurs et d’expressivité de la partition, qui soutient un plateau vocal engagé, attentif à contraster les typologies de personnages.

Dido de Graupner mis en scène par Deda Christina Colonna © Birgit Gufler

Dans le rôle-titre, Robin Johannsen se distingue par une belle intensité de sentiment. Jacob Lawrence campe un Enée mi-vaillant, mi-galant, à l’éclat presque jumeau d’Achate, incarné par Jorge Franco. Alicia Amo, qui assume les répliques de Vénus, concentre la résistance d’Anna, la sœur de la reine, devant l’amour du prince de Tyr, auquel José Antonio Lopez prête sa voix robuste. Le baryton-basse Andreas Wolf met en avant la bellicosité mordante d’Iarbas. Jone Martinez séduit par une fraîcheur aérée, tant dans la colère ornementée de Junon que dans la tendresse presque pastorale de Ménalippe. Deux basses, Simon Unterhofer et Matthias Kofler, ainsi qu’un ténor, Derek Antoine Harrison, avec les interventions de déités, prêtres ou mages, et les interventions du choeur NovoCanto, complètent une distribution qui rend justice à cette Dido dont il n’existe que peu d’enregistrements – il y en aurait deux, dont un sous la baguette d’Andrea Marcon. Au-delà des conventions de l’opéra baroque, le premier opus lyrique de Graupner soutient la comparaison avec les grandes œuvres au répertoire. C’est la vertu d’Innsbruck que de rappeler combien celui-ci n’est pas figé.

Gilles Charlassier