Charles Tournemire
Charles Tournemire © Cinzia Rota

Charles Tournemire, un génie à (re)découvrir

13 minutes de lecture

Charles Tournemire (1870-1939), compositeur épris d’absolu. 1/3. Franck Besingrand nous propose une biographie en trois volets qui débute aujourd’hui, à l’occasion de l’anniversaire de sa mort, un 4 novembre.

 

En 2020, le 150° anniversaire de la naissance de Charles Tournemire a été célébré avec une trop grande discrétion : ce grand compositeur n’est malheureusement pas vraiment considéré à sa juste place dans notre patrimoine musical, tout comme quelques uns de ses contemporains tels Albéric Magnard, Louis Vierne, Florent Schmitt et Albert Roussel.

 

Un musicien hors du temps

Né à Bordeaux en 1870, Charles Tournemire étudie au Conservatoire de sa ville natale avant de gagner celui de Paris. Ses maîtres sont César Franck et Charles-Marie Widor, auprès de qui il obtint le Premier prix d’orgue. En 1898, il succède à Gabriel Pierné comme organiste de la Basilique Sainte-Clotilde, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort. Grand Prix de la ville de Paris en 1903 pour sa légende musicale Le Sang de la Sirène, il fut nommé en 1919 professeur de musique d’ensemble au Conservatoire de Paris.

Tournemire jeune, à l'orgue
Tournemire jeune, à l’orgue

Avec une œuvre aussi considérable que mal connue (76 numéros d’opus), Tournemire reste absolument à découvrir, bien au-delà de sa musique pour orgue assez bien renommée. Ses Huit Symphonies en particulier sont fascinantes et font de Tournemire un symphoniste majeur. Ses légendes lyriques (comme Il Poverello di Assisi), ses oratorios d’envergure (L’Apocalypse de Jean, La Douloureuse Passion du Christ…) ne restent malheureusement jamais représentés et enregistrés. Pourtant l’amplitude et l’inspiration de ces ouvrages ne font pas de doute.

Si la musique de chambre et l’œuvre pianistique restent au répertoire de quelques rares interprètes, l’œuvre pour orgue perpétue la notoriété de l’organiste de Sainte-Clotilde et montre la hauteur de vue de son inspiration dans des œuvres à l’imagination fulgurante.

Un archétype du génie méconnu

On a pu dépeindre Tournemire comme égocentrique, impitoyable, complètement hors normes. Certes, il possédait une haute idée de lui-même : « La postérité dira de Tournemire ce que nous disons de Debussy : avant lui, la musique était cela, après lui ce fut autre chose. » (Charles Tournemire, Mémoires, Chroniques, bulletin des Amis de l’orgue n°321-324, 2018).

Réagissant comme un « archétype du génie méconnu » (Pascal Ianco, Charles Tournemire ou le mythe de Tristan; éditions Papillon, 2001), le musicien souffrit de ne pas toujours être reconnu à sa juste valeur : « Les jours s’écoulent dans le travail de la pensée… et l’obscurité relative à mes premières œuvres s’accroît chaque jour davantage ! Quand donc sonnera l’heure de la justice ? » (Mémoires, 1936)

Charles Tournemire
Charles Tournemire

En décalé avec son temps par ses idées, son idéal artistique et le programme de ses œuvres, la fascination indéniable qu’il exerça sur des personnalités reconnues (certains furent ses élèves) comme Maurice Emmanuel, Maurice Duruflé, Olivier Messiaen, Jean Langlais, Daniel Lesur, paraît incontestable.

Tournemire, « pèlerin de l’absolu »

Nous ne pouvons omettre de relier le compositeur inspiré au penseur, à la grande érudition concernant l’histoire des religions, au catholique pur et sans concession, trouvant sa nourriture spirituelle tant dans les écrits des Pères de l’Eglise, que des mystiques tels Saint-François d’Assise et Catherine Emmerich. Plus près de son époque, il reçut de plein fouet l’influence d’Ernest Hello (écrivain et apologiste chrétien, perçu parfois comme  un « étrange mage »), de Joseph Péladan (fondateur de l’ordre kabbalistique de la Rose-Croix, devenu son beau frère), enfin du romancier et polémiste Léon Bloy. Pour Tournemire, seule comptait l’union de la créature avec Dieu, il l’exprime  particulièrement dans La Danse des temps futurs (dernière partie de la Septième symphonie) :

« Ce sont des louanges à jamais de Celui qui sauva le monde… »

Les Douze Préludes-Poèmes pour piano retracent, en trois grandes parties et dans un langage novateur (qui marquera le jeune Messiaen), les étapes humaines vers l’éveil spirituel : on peut dire qu’il s’agit, assurément, d’une œuvre « initiatique », à la haute portée symbolique mystique.
Dans Musique Orante pour quatuor à cordes (1933), sorte de « poème » (Tournemire fut familier de cette forme), on peut y voir comme « une prière ardente » inspirée d’une phrase d’Ernest Hello : « Seigneur, je ne peux porter votre croix qu’en lumière ».
Le langage de l’œuvre, très modal, avec la mention Senza rigore indiquée dès le tout début, témoigne de l’extrême liberté et de la fluidité de la matière musicale.

Préoccupé de la reliance entre le paganisme et la chrétienté au cœur de son drame lyrique Les Dieux sont morts (1912), il exprimera puissamment sa foi dans des œuvres d’envergure comme L’Apocalypse de Saint-Jean, Trilogie sacrée achevée en 1936 et qualifiée par Raymond Petit de « véritable monument ». Dans l’oratorio La Douloureuse Passion du Christ (écrit entre 1916 et 1937), Tournemire voulut composer « un grand ouvrage sacré pour le théâtre, œuvre de couronnement. Une dernière étreinte de l’humanité souffrante ».
Et ce chemin vers l’absolu, Tournemire en fera sa devise : Per Aspera Spera. Il la fit graver dans sa bibliothèque et elle figure à la fin de la Huitième symphonie, portique du « Concert des Anges ».  

Phare du Creach, Ouessant
Phare du Creach, Ouessant

Une destinée singulière

« Quel pays ! Pourquoi suis-je ici ? Il est vrai que la beauté impérieuse me force à rester sur ce petit monde perdu (…) Enfin, ma destinée est de vivre en sauvage. Acceptons-là joyeusement… » (Extrait de lettre de Tournemire à Daniel Lesur) : nous découvrons Tournemire, insaisissable, dans les paysages âpres et familiers de l’île d’Ouessant. Il y poursuivit une incessante quête spirituelle dans cette petite maison baptisée Tristan, « humble maison adorablement ouessantine » face au phare de Créach’h, l’un des endroits les plus sauvages de l’île : « Contemplons l’Océan ! Sa grande voix profonde et parfois terrifiante ne vient-elle pas nous dire la majesté de Celui qui l’anime ? » C’est dans ce cadre sauvage qu’il écrivit nombre de ses grandes partitions, les plus océaniques, dans son bureau installé dans un ancien moulin à vent, face à la mer. « La musique souvent me prend comme une mer… » (Baudelaire).

Le moulin, bureau de Tournemire à Ouessant
Le moulin, bureau de Tournemire à Ouessant

Au début de la guerre, désespéré par la situation du pays, Tournemire se réfugia à Arcachon, chez sa sœur. Après plusieurs jours d’errance dans la forêt et au travers de quelque course tragique vers la mort, il sombra dans ses flots marins qui l’emportèrent le 4 novembre 1939, jour de la Saint-Charles.

Symboliquement, la fin du  texte du livret d’Albert Pauphilet pour La Légende de Tristan (légende lyrique, 1926) préfigure étrangement tout le mystère autour de la mort de Tournemire : « Nous atteindrons d’un envol suprême la perfection dans la mort » dit Iseut, ce à quoi Tristan répond : « Je m’en irai, lointain, au bord brumeux des mers, pour attendre le jour où m’emportera le vaisseau du destin, le féérique vaisseau des trépassés. »

Ainsi Tournemire entra, étrangement, dans la nuit du « voyageur », celle débouchant « sur la lumière qui ne connaît ni fin ni limites », comme l’exprime si bien Julien Green dans Chaque homme dans sa nuit.

La Villa Nittetis à Arcachon
La Villa Nittetis à Arcachon, dernier lieu habité par Tournemire

Cette fin tragique suscita bien des commentaires et on évoqua parfois l’idée d’un suicide ; mais il faut savoir que la santé du musicien s’était considérablement dégradée, il était à bout de forces et sujet à des évanouissements,  à des troubles liés à de l’amnésie cérébrale. C’est certainement ce qu’il a voulu exprimer dans la dernière page de ses Mémoires : « Dieu veuille que les troubles étranges dont je souffre se dissipent… »

Béranger de Miramon Fitz-James, président des Amis de l’orgue, écrira à Norbert Dufourcq : « L’océan l’a repris ! Quand il improvisait, il évoquait souvent des grands oiseaux du large, albatros, goélands, à  l’envol hardi, à l’essor aventureux. »

 


Retrouvez les épisodes de la série « Charles Tournemire, compositeur épris d’absolu » :

Charles Tournemire, une personnalité complexe (2/3)

Charles Tournemire, une oeuvre à la puissante originalité (3/3)

 

 

Né à Bordeaux, Franck Besingrand étudie au Conservatoire National de Région de Toulouse et y obtient des récompenses, en particulier le Prix de Composition. Organiste concertiste, il se produit régulièrement dans de nombreux Festivals d'Orgue Internationaux, tant en France qu'à l'étranger, particulièrement au Canada où il a donné plusieurs tournées de concerts. Sa discographie, couvrant un large répertoire du baroque à nos jours, comprend 7 enregistrements. Compositeur, Franck Besingrand privilégie l'orgue et la musique de chambre. Il a obtenu des récompenses à divers concours de composition dont le Prix Lonfat-Stalder en 2010. Ses œuvres sont éditées chez les éditeurs Combre et Martin (Paris). Musicologue, il publie chez Bleu nuit éditeur, en 2012 une biographie saluée par le milieu musical sur Louis Vierne et en 2019 une biographie sur Henri Duparc.

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