Jacques Lenot © Florian Chavanon

Création de Au regard de l’éternité de Jacques Lenot

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Pour fêter les 80 ans de Jacques Lenot, Raphaël Pidoux crée Au regard de l’éternité pour violoncelle solo et quatre orchestres enregistrés à la salle Colonne. Cette expérience musicale et extatique confirme plus que jamais la singularité du compositeur français.

Jacques Lenot © Florian Chavanon

En plus d’un demi-siècle, Jacques Lenot a bâti une œuvre musicale singulière, qui s’est nourrie des modernités et des avant-gardes, sans jamais se laisser emprisonner dans des querelles esthétiques. Son univers sonore très personnel se nourrit de multiples sources, en particulier littéraires et philosophiques. C’est la question de la joie chez Spinoza, comme augmentation de l’être, qui a été l’un des nutriments de la nouvelle installation Au regard de l’éternité dont la création mondiale est donnée salle Colonne pour les 80 ans du compositeur.

Au regard de l’éternité © DR

Conçue pour violoncelle et quatre orchestres enregistrés, l’immersion place l’instrumentiste au centre, sur un plateau rond en lente rotation continue sur soi-même. Sur son pupitre, Raphaël Pidoux suit, grâce à un guide au bas de la page de son ipad, les quatre orchestres diffusés par haut-parleurs. Le soliste déploie une ligne mélodique en perpétuelle évolution. Les variations progressent par degrés, comme des étapes d’un cheminement intérieur, qui explore toutes les facettes harmoniques du violoncelle, où beauté et virtuosité rivalisent d’émulation féconde.

Le dispositif développe un rapport paradoxal à la sensation de l’écoulement temporel. La partie instrumentale, parfois volubile, emprunte parfois une certaine ivresse, sans jamais s’échapper en dehors d’une sorte de cercle, ou plutôt d’une forme de spirale, jalonnée par les séquences successives du discours du violoncelle. Les alchimies orchestrales, spatialisées, jouent aussi avec les illusions perceptives, au gré de timbres et d’associations harmoniques qui nimbent les couleurs et les textures. On retrouve plus d’un écho du travail du compositeur sur la matière sonore, en particulier dans les traits des violons et les cris des cordes.

Au regard de l’éternité © DR

Au-delà de la redoutable exigence pour l’interprète, qui doit calquer son jeu sur la complexe partie enregistrée, support autant que défi pour le naturel de l’archet, s’affirme le dialogue continu entre le violoncelle immédiatement présent et une toile sonore mobile et virtuelle que l’on peut comprendre comme une trame onirique tissée d’échos ou de mémoires. C’est aussi un rapport entre l’ici-maintenant et l’ailleurs qui traduit, en musique, une idée spirituelle. Telle une anabase, la conclusion sur des grappes de notes au violoncelle qui pressent, impatientes, comme un avènement, rend sensibles d’une manière originale, et à rebours de la représentation éthérée qui lui est traditionnellement associée, la densité inouïe de l’éternité, telles des mains et des croches tendues vers l’infini. On reconnaît la singularité poétique de l’univers de Jacques Lenot, servi avec un engagement sans limites par Raphaël Pidoux et toute l’équipe technique et électroacoustique qui a rendu possible la création d’Au-delà de l’éternité, un cadeau anniversaire entendu comme un partage.

Gilles Charlassier