Quatuor Diotima © Les Volques

Les Volques à Nîmes : d’un siècle à l’autre, les textures chatoyantes de Ravel et Rebecca Saunders

3 minutes de lecture

Maurice Ravel et Rebecca Saunders sont les deux compositeurs du double portrait de l’édition 2025 du festival Les Volques à Nîmes. Le concert du 3 décembre avec Jean-Frédéric Neuburger et Jean-François Heisser et celui du 4 décembre par le Quatuor Diotima mettent en évidence la fécondité de ce dialogue entre deux univers musicaux non dénués de parentés par-delà les singularités esthétiques.

Jean-Frédéric Neuburger et Jean-François Heisser © Les Volques

Baptisé en hommage au premier peuple sédentarisé à Nîmes, bien avant la civilisation latine dans la Rome française, le rendez-vous de musique de chambre Les Volques imaginé par Carole Roth-Dauphin se veut un dialogue entre passé et présent, au travers d’un double portrait mettant en miroir un compositeur d’hier et un d’aujourd’hui. Réunir Ravel et Rebecca Saunders dépasse la simple coïncidence avec les 150 ans du musicien français. La logique d’irrigation du territoire, défendue par le festival – et l’association qui le porte – s’exprime, au-delà des actions pédagogiques et de médiation culturelle tout au long de l’année, dans la diversité des lieux investis par les concerts.

Celui pour deux pianos proposé par Jean-Frédéric Neuburger et Jean-François Heisser le 3 décembre à la Salle Terrisse, l’auditorium du Lycée Alphonse Daudet, illustre les passerelles entre les imaginaires sonores des deux compositeurs. Après la mise en miroir des syncopes de Shadow de Rebecca Saunders avec les couleurs et pulsations évocatrices des quatre miniatures de la Rapsodie Espagnole de Ravel, La Valse met en avant un cisèlement des processus harmoniques et rythmiques qui traduit la fascination du maître français pour les horlogeries et les modernités de son époque. Plus qu’à s’appuyer sur les échos d’un monde bouleversé par la Première Guerre Mondiale, l’interprétation souligne la virtuosité d’une danse qui, se démultipliant dans l’espace, public et psychologique, en vient à se dérégler, en une ivresse semblable à l’explosion cubiste de la perspective. La dimension mentale de l’éclatement sonore se retrouve dans Crimson et Whitannan de Rebecca Saunders, jusque dans les marges de la palette instrumentale, entre les extrêmes du clavier et la plongée des doigts dans les cordes. Le quatre mains de Ma Mère l’Oye de Ravel referme le concert sur une approche plus coloriste, où la peinture merveilleuse se nuance parfois d’une complicité malicieuse avec l’auditeur.

Jean-Frédéric Neuburger © Les Volques

C’est ce même cycle que l’on retrouve, le lendemain à la Cathédrale Notre-Dame et Saint-Castor, en ouverture du programme donné par le Quatuor Diotima, dans un arrangement pour orgue confié à Adam Bernadac. Condensées dans la version pianistique, les estampes s’animent ici de manière suggestive dans ce succédané d’orchestre. La Pavane de la Belle au bois dormant distille le charme légèrement mystérieux d’un ensommeillement qui devient celui des ondulations de l’errance du Petit Poucet. Précédant la savoureuse mise en dialogue, par les jeux de l’orgue, des Entretiens de la Belle et de la Bête, Laideronnette, Impératrice des Pagodes anticipe les irisations irrésistibles du Jardin féérique concluant cette métamorphose vers une authenticité, alternative et complémentaire, de l’inspiration ravélienne, dont l’unique Quatuor à cordes, page de jeunesse, donne déjà des prémices accomplies.

Quatuor Diotima © Les Volques

Les Diotima en font ressortir les textures souples et aérées. Le raffinement de l’Allegro moderato augural préserve un naturel et une sobriété qui se confirment dans un scherzo privilégiant le tuilage des timbres à l’exhibition rythmique. L’équilibre du mouvement lent n’interdit pas une tension, éclose dans un finale mené avec une intelligence immédiate du tissu sonore autour de laquelle s’articule l’écriture de Rebecca Saunders. Datant de 2012, Fletch se déploie comme un geste unique où se déclinent les mêmes vibrations d’archet pendant une quinzaine de minutes, dans une approche quasi plastique de la musique. Cinq ans plus tard, Unbreathed se décompose en une série d’états, de la matière instrumentale comme de l’écoute, aux confins de l’atrophie respiratoire, qui rend mieux perceptible le développement temporel et la dimension physique de la pensée musicale dans le flux de l’expérience auditive. Accompagné par quelques mots d’introductions, le concert des Diotima illustre de manière exemplaire la porosité esthétique défendue par Les Volques, voulue comme un moyen de renouveler, par une écoute en miroir, la compréhension de la musique d’hier et d’aujourd’hui.

Gilles Charlassier