Un an après sa réouverture, faite de manière symbolique avec L’Orfeo de Monteverdi, le premier chef-d’oeuvre de l’histoire de l’opéra, sous la houlette de son directeur artistique, la Cité Bleue fait un pont avec l’Argentine natale de Leonardo Garcia Alarcon en faisant redécouvrir la version originale de Maria de Buenos Aires. Emmenés par le bandonéon de William Sabatier, les trois solistes et les musiciens sur scène restituent l’univers onirique du légendaire opéra-tango de Piazzolla, dans une mise en espace minimaliste d’Amélie Parias.

Né à la fin du XIXème siècle dans le grand melting-pot du Rio de la Plata – le delta entre Buenos Aires et Montevideo qui relie l’Argentine et l’Uruguay au bord de l’Atlantique – alors en pleine expansion économique, le tango devient, à partir de la deuxième moitié du XXème siècle, l’égal des musiques savantes, renouvelé par Astor Piazzolla, qui a étudié avec Nadia Boulanger. Quand à la fin des années soixante, le compositeur rencontre Horacio Ferrer, jaillit l’idée d’une operita qui raconterait, à la manière d’une parabole, la renaissance d’un genre menacé par l’importation de la culture états-uniens en Amérique du Sud. L’histoire tragique de Maria, jeune fille licencieuse des faubourgs, est racontée El Duende. Amoureux de l’Ombre de Maria, il lui donne une fille qui, dans dans une sorte de transsubstantiation christique, deviendra une vierge protectrice du tango et du Buenos Aires noctambule.

Nourri par le lunfardo, l’argot de Buenos Aires, le livret façonne d’abord une atmosphère évocatrice où les mots et les péripéties sont emportés par les rythmes et les harmonies irrésistibles de la partition. Dans des teintes bleutées, Amélie Parias met en espace la version originale de l’ouvrage, et son esthétique de collage mêlant musique, chant, texte déclamé et rumeurs de la ville, dans une plongée nocturne où flotte un certain esprit de cabaret fantastique. Le système Constellation de Meyer Sound et ses 154 haut-parleurs mettent en valeur la suggestive hétérogénéité acoustique voulue par la version de 1968, donnée pour la première fois en intégralité, grâce à un travail sur des enregistrements d’archive. Mais l’économie de la mise en espace, contrainte par la présence de la dizaine de musiciens sur le plateau, n’aide guère à saisir les étapes d’une narration empreinte de surréalisme, jalonnée de quelques interventions chorales. Ce ne sont pas les apparitions derrière un tulle et le jeu appuyé de Sebastian Rossi en Duende qui parviendront à donner au spectateur, même hispanophone, les repères qu’un dispositif de surtitres ou des jalons textuels dans une poésie marquée par le lettrisme auraient pu apporter. Cette exclusive pour une musique, élevée au rang d’icône, frustre la perception de sa théâtralité singulière et de son chromatisme expressif.

Il reste au moins l’incarnation des trois chanteurs solistes, conjuguant un authentique lyrisme avec l’héritage de la tradition du tango. Si l’on peut trouver un peu excessive l’exaltation de Sebastian Rossi dans son incarnation du Duende, où se confondent l’ivresse et le désir, les deux personnages de Maria et Gorrion se complètent avec une authentique justesse de sentiment. Sol Garcia fait rayonner le lyrisme de l’héroïne éponyme, avec la pureté technique des grandes scènes d’opéra qu’elle met au service du répertoire de comédie musicale où s’épanouit son égal talent d’actrice et de cantatrice. Avec une intonation plus proche de la déclamation naturelle, Diego Valentin Flores n’en démontre pas moins une semblable excellence dans la polyvalence, entre le travail des planches et celui des notes. L’enthousiasme du Quatuor Terpsycordes et des pupitres réunis autour du bandonéoniste William Sabatier gratifie l’auditoire de la Cité Bleue de trois bis puisés dans les numéros les plus célèbres d’un opéra-tango qui retrouve le chemin des salles depuis une trentaine d’années. A l’évidence, le pari de l’intégrale originelle gagnera à plus d’accessibilité dramaturgique.
Gilles Charlassier
