Turandot © Arena di Verona
Turandot © Arena di Verona

La Turandot envoûtante d’Anna Netrebko sous le ciel étoilé de Vérone

11 minutes de lecture

Au festival lyrique des Arènes de Vérone, nous avons assisté à une Turandot d’exception avec Anna Netrebko incarnant la « princesse de glace » et son compagnon de vie Yusif Eyvazov dans le rôle de Calaf.

 

« Non, personne ne m’aura jamais ! Le tourment de l’ancêtre ne sera pas renouvelé. » – Turandot

 

A quelques kilomètres du lac de Garde, un écrin entouré de montagnes dont les eaux vert émeraude baignent les rives de trois régions (Lombardie, Vénétie et le Trentin-Haut-Adige), se trouve la ville de Vérone.
Connue pour être la scène de la tragédie shakespearienne « Roméo et Juliette« , la ville arbore – outre le célèbre balcon de Juliette et sa tombe –  une arène romaine du 1er siècle, aujourd’hui le plus grand théâtre en plein air du monde.

Ici, le 19 juin, s’est ouverte la 98ème édition de son festival d’opéra où chaque année les plus grands chanteurs internationaux alternent sur la même scène où Maria Callas fit des débuts en 1947, en tant que protagoniste de «La Gioconda» d’Amilcare Ponchielli.

Cette édition signait également la collaboration de la maison d’opéra avec plusieurs musées italiens, dont le Musée Fellini de Rimini, la Gallerie des Uffizi de Florence, le Musée National du Cinéma et le Musée égyptien de Turin, le Parc Archéologique de Pompéi et celui de Paestum.

Paravent à 12 panneaux peint par Ma Yaozi en 1844 © Musée d'art chinois et ethnographique de Parme
Paravent à 12 panneaux peint par Ma Yaozi en 1844 © Musée d’art chinois et ethnographique de Parme

Une sélection d’œuvres de leurs collections y figure dans la mise en scène en version digitalisée. Pour l’extraordinaire scénographie de Turandot, 12 images venant du Musée d’art chinois et ethnographique de Parme ont été projetées sur un mur en led de 400 mètres carrés.
Le symbolisme chinois de ces oeuvres, dont l’une est un gigantesque paravent, est mis en dialogue avec l’opéra de Puccini aux références musicales érudites et raffinées.

Dans ces peintures traditionnelles la nature est l’indéniable protagoniste et toute présence humaine y est assujétie :  des personnages modestes sont en train de travailler dans les champs, méditer, se promener ou lire. L’architecture (temples, pagodes, forteresses), demeure toujours secondaire et en harmonie avec le paysage.

Une vidéo d’encre noire dissous dans l’eau, référence à l’outil de base de la peinture chinoise, accompagne les premières notes de l’ouverture, avant de révèler un magnifique paysage.

Turandot © Arena di Verona
Turandot © Arena di Verona

Le chef Jader Bignamini relève le défi de diriger un orchestre partagé entre la fosse et les escaliers, à gauche de la scène, et deux chœurs sur les deux côtés de la scène.

Dans une scène chorale élégamment peinte par l’orchestre des Arènes de Vérone, le peuple de Pékin attend d’assister à l’exécution du prince de Perse (Riccardo Rados). Dans la confusion, un vieil homme tombe par terre et son esclave, Liù, l’aide à se relever. Cela attire l’attention de Calaf, qui reconnaît en lui son père.

Si, avec sa voix de basse profonde, Riccardo Fassi est un Timur au legato précis et lyrique, Yusif Eyvazov est un Calaf imposant et héroïque et sa belle voix large et pleine est un vrai régal.

Ruth Iniesta est une Liù sublime, aux aigus limpides et pleins : son air Signore, ascolta! est particulièrement émouvant, grâce à sa maîtrise des aigus, légers et pianissimi, emphatisé par la douceur de la harpe et des percussions, qui y brillent telles des étoiles dans un ciel d’été.
Ces couleurs orchestrales cinématographiques serviront d’inspiration à Korngold pour son Miracle d’Héliane.

Turandot © Arena di Verona
Turandot © Arena di Verona

Vêtus respectivement en rouge, bleu et vert, en référence aux codes de l’opéra chinois, Ping (Alexey Lavrov), Pong (Marcello Nardis) et Pang (Francesco Pittari) se plaignent des nombreuses funérailles qu’ils ont à organiser, car plusieurs fois par an des princes étrangers perdent littéralement la tête pour la princesse.

Traumatisée par le féminicide de son ancêtre, tuée la nuit de ses noces par le prince étranger qui venait de l’épouser, Turandot se venge en obligeant ses prétendants à résoudre trois énigmes ou à se laisser décapiter.

Un par un, les trois « ministres du bourreau », regardent avec nostalgie leur vie d’avant, dans des tableaux, magnifiquement illustrés par les peintures projetées derrière eux.

La princesse fait ensuite son entrée sur scène et Calaf, en ne la regardant pas plus de 10 secondes, tombe éperdument amoureux d’elle et décide de risquer sa vie en tentant sa chance aux énigmes.

En effet, qui pourrait résister à la Turandot d’Anna Netrebko ?
Illuminée par un spot blanc, « la principessa di gelo » (princesse de givre) prend place au centre de la scène. Vêtue d’un kimono bleu ciel et coiffée de manière recherchée, elle raconte l’histoire tragique de son ancêtre (In questa reggia) et rappelle à tous qu’elle n’appartiendra jamais à aucun homme.

Turandot © Arena di Verona
Turandot © Arena di Verona

Le public des Arènes de Vérone, jusque-là plutôt à l’aise pour converser au-dessus de la musique et du chant, se fait tout à coup silencieux. Il savoure chaque note sortant de sa bouche, une par une, envoûté.

La soprano russe, qui a débuté dans ce rôle en février 2020 à Munich, nous offre une Turandot inflexible et sûre d’elle, mais aussi humaine et fragile. Avec ses gestes, élégamment pondérés, elle insuffle une grande émotion au public distant de plusieurs dizaines de mètres. Avec sa voix à la fois puissante et veloutée, elle nous touche au plus profond et nous entraîne dans cette histoire sans temps.

Turandot © Arena di Verona
Turandot © Arena di Verona

Calaf devine les énigmes, mais en voyant Turandot désespérée lui propose un défi à son tour : si elle devine son nom, elle aura sa vie. La nuit tombe dans l’arène, ainsi que le silence, pour écouter un splendide Nessun Dorma parfaitement maîtrisé par Yusif Eyvazov sous le ciel étoilé de Vérone.

Victime de ce qu’aujourd’hui on appelle le syndrome « de la crocerossina », l’innocent Liù meurt sous la torture de Turandot, afin de ne pas révéler le nom de Calef (qui un jour lui avait souri) et le sauver.

Ce dernier la plaint pendant quelques minutes avant de se jeter dans les bras de Turandot et lui révéler son nom lui-même. La princesse se réjouit, elle a gagné et elle tient la vie de son prétendant entre ses mains…

Sous les yeux émerveillés des pékinois et de son père, l’empereur Altoum (Carlo Bosi), Turandot épargne la vie de Calaf et cède enfin à l’amour. Avec un magnifique changement de costumes, la scène aux tons rouges et gris foncé laisse la place à l’or et à la lumière, tandis que la foule acclame les deux amants.

 


Distribution

Turandot | Anna Netrebko
Imperatore Altoum |
Carlo Bosi
Timur |
Riccardo Fassi
Calaf | Yusif Eyvazov
Liù |
Ruth Iniesta-Soprano
Ping | Alexey Lavrov
Pong | Marcello Nardis
Pang | Francesco Pittari
Mandarino | Viktor Shevchenko
Prince de Perse | Riccardo Rados

Direction | Jader Bignamini

Orchestre, choeur, corps de ballet et techniciens de l’Arène de Vérone.
Choeur d’enfants A.d’A.MUS. dirigé par Marco Tonini
Mise en scène par la Fondation Arena di Verona en collaboration avec le Musée d’art chinois et ethnographique de Parme
Design vidéo et scénographies digitales par D-WOK

 

Parallèlement à sa formation en chant lyrique, Cinzia Rota fréquente l'Académie des Beaux-Arts puis se spécialise en communication du patrimoine culturel à l'École polytechnique de Milan. En 2014 elle fonde Classicagenda, afin de promouvoir la musique classique et l'ouvrir à de nouveaux publics. Elle est membre de la Presse Musicale Internationale.

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